Texte « En dessous de zéro » concours de nouvelles revue les Maudits

Nouvelle écrite à l’Atelier mot à mot pour le concours de nouvelles de la revue les Maudits

EN DESSOUS DE ZERO

Le froid de décembre avait pris le pouvoir sur les avenues désertes. Au Bel Canto, indifférents à la froidure, un couple s’installa dans une arrière salle. Discret le serveur leur apporta des cafés crème.

L’homme humecta doucement ses lèvres, les posa sur la porcelaine puis reposa dans un geste précis le délicat objet. Dans son regard il ne se passait pas grand-chose, le niveau zéro de l’expression qui intrigue tant les femmes.

La femme posa une main sur son cou, une manucure récente mettait en valeur ses doigts pâles. Elle releva une petite mèche folle et l’enroula autour de son doigt, toujours pâle. Elle sentit un peu d’humidité dans sa nuque, peut-être une fièvre mal soignée.

Indolente sa main dévia lentement vers sa gorge qui en se soulevant laissait entrevoir les premiers plis de la maturité. Elle portait un chemisier rouge, dont la transparence calculée suggérait ce que la chair possède de plus intime. Elle ôta un bouton de son chemisier, involontairement, et imagina l’homme se branlant au-dessus des chiottes avec ce même même air impavide que celui qui l’accompagnait ce soir. Elle eut alors un petit rire, une coquetterie féminine qui se perd.

Le regard de l’homme resta le même, peut-être un léger battement de cils.

–         Bonsoir, j’ai 50 ans dit-elle…

Elle ne reconnut pas sa propre voix, comme si ce son qui sortait de sa bouche appartenait à une créature des forêts chassant l’extase.

Elle n’eut pas de réponse à son bonsoir, le regard de l’homme presque reptilien fixait l’échancrure de son chemisier et restait extatique, suspendu.

Il faisait très froid, elle avait mis un slip blanc en coton, une règle qu’elle s’imposait quand la température baissait  trop. Elle passait beaucoup de temps à se fixer des règles, cela entretient la structure mentale.

–         Je m’appelle Juliette, dit-elle en posant plus sa voix

Toujours pas de réponse, juste le va et vient du service en salle et le Blue Train de John Coltrane en fond sonore.

Face à elle une glace magnifique ornementait la pièce, elle vit son reflet et esquissa un sourire. Lentement, allant chercher au fond d’elle toute l’indolence de sa chair d’albâtre, elle écarta ses cuisses menues et se contempla. Elle se sentait chamanisée par son image, ne pouvait faire autrement que de se regarder. Elle se dit qu’elle allait rester dans cette position toute sa vie, c’était une vision si juste d’elle-même : Juliette L…, 50 ans, portant un chemisier rouge échancré au Bel Canto, un soir désert de décembre.

Quelques pièces de monnaie tintèrent dans une coupelle. Avec le même geste précis, l’homme humecta ses lèvres et vida le contenu de sa tasse. Son pardessus disparut avec lui sans faire de bruit.

Elle ne sut jamais son prénom. Elle resta assise là avec son chemisier rouge, son slip blanc et ses cuisses entrouvertes.

Dehors, la neige recommença à tomber, la température allait surement descendre en dessous de zéro.

Astrid MANFREDI

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