J’en-mère la société texte coup de coeur de Sandra Martine

Je vous invite à découvrir ce texte de l’auteure Sandra Martine écrit dans le cadre de l’atelier mot à mot et qui a été un vrai coup de coeur. Bravo à Sandra pour la modernité de son style et celle de son propos. Mesdemoiselles, Mesdames, soutenez ce très beau texte juste et impertinent.

J’en-mère-de la société

Je n’enfanterai pas, j’ai le droit. Vos regards effarés m’écœurent, votre partialité m’épuise. Vous, les pions de l’échiquier social aveuglés par le manque de discernement. Vos normes sont injustes et gorgées d’intolérance. Je dénonce : « Avant trente-cinq ans tu enfanteras ». Ayant failli au respect de cette loi, je suis jugée pour absence de maternité, avec sanction, je cite : « A chaque instant tu en pâtiras. La moitié d’une femme tu seras et l’horloge te terrifieras. » Aucune possibilité d’appel mais j’obtiens un sursis qui prendra fin à l’aube de mes quarante ans.

Brimée par le conformisme je résiste sans fléchir. Le sablier menace mais ne m’impressionne pas. Grand mal me fasse, car ne souffrant aucune insolence, vous m’envoyez des suppôts parmi mes propres amies. Dans leur dévotion, elles m’enseignent la parole du bonheur et pour s’assurer de mon intelligible compréhension, elles usent de nombreux superlatifs : « Merveillissime ! », « Grandiosissime ! « , « Nirvanissime !  » Elles oeuvrent sans répit dans leur prêche afin de me convertir à la normalité. Je note que donner naissance est « suprêmissime » et que tout ce qui fut accompli avant relève du misérable insignifiant. Menteuses, félonnes, hypocrites ! Laissez- moi vous rappeler vos nausées, douleurs et déprimes. Avec soin et tendresse j’appliquais de l’onguent sur votre désarroi. Je flattais la beauté de vos rondeurs haïes et vous incitais à pardonner l’ignorance de vos compagnons. Je passe sur vos accouchements « fabulissimes », n’ayant jamais cru vos mensonges. Toutefois, je n’omets pas le souvenir des nuits sans sommeil. Des tétons douloureux voire ensanglantés parce que vous avez enfanté un ogre. Ni celui des larmes intarissables et de ces hommes qui continuent de ne rien comprendre.

Pourtant, la gente sociale redouble d’acharnement contre les résistantes; son arme ultime s’appelle maman. Elle se meut sournoisement en ondulant pour siffler des mots choisis au creux de l’oreille. D’autres individus de la même famille viennent lui prêter main forte. Point n’est besoin de morsure. Les mots se distillent lettre par lettre dans l’esprit avant d’asphyxier le cœur.

Mes jours sont comptés, mon destin est prédit. L’épée de Damoclès tournoie avec force. Elle me coupera la tête si je ne me rends pas. Aucune renonciation, je revendique la liberté. Insurgez vous et baignez dans l’outrage. La vieille fille vous en-mère-de.

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