Valéria « Escort Girl », un texte pas comme il faut de Anastasie

Je vous invite à découvrir le texte de Anastasie, « VALERIA », écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture. Ce texte non politiquement correct (désolée Benabar) est mon coup de coeur de cette semaine. J’ai repensé avec nostalgie à l’auteure Nelly Arcan, disparue trop tôt, dont les romans évoquaient si souvent ces femmes qui marchandent leurs corps.

Valéria

 Non elle ne cédera pas à d’intarissables remords. D’ailleurs, une vie modèle ne se regrette pas. Elle parade et s’exhibe.

Enfant, elle était sage comme une image, soumise à sa maman. A dix ans une élève modèle et studieuse, fine collectionneuse de bons points. A seize ans, une jeune fille prude fuyant les garçons, se réservant pour le mariage. A vingt-quatre ans, brillamment diplômée, elle se mit à l’assaut d’une carrière prometteuse. Dans son parcours, Valéria avait fait un sans faute. C’est donc tout naturellement qu’à trente ans elle prit la meilleure voie qui s’offrit à elle : la prostitution. De luxe, cela va de soi.

Exit la soumission. Adieu les normes sociales établies. Et au diable les féministes.

Elle voyait leur tête, imaginait leur stupeur, mimait leur grimace. Eux, c’était ses proches et amis, quand elle le leur dirait. Avec un peu de chance, sa mère lui resterait, quant aux autres, ce serait le moment d’éprouver leur amitié. Ce choix pleinement assumé lui valait une insolente sérénité. Mieux : entrevoir la réaction de son fiancé était le summum de la jubilation. Pauvre coincé. Il la regarderait, de son air pudibond et saintement dégouté, le crucifix planté dans le derrière, en proférant béatement un « vade retro Satanas ».

Indulgente, elle les laisserait à leur indignation. La liberté leur était inconnue. Ils l’effleuraient, la palpaient, la courtisaient sans jamais la saisir ; restant ainsi fidèle à leur ignorance.

Elle avait souvent lorgné la liberté, mains tendues, désireuse, mais se défilait toujours avant l’action. Elle retombait alors dans les bras de sa vie réglée. Enviée, paraît t’il. Il est une conception qui rend très enviable de travailler quinze heures par jours, asservie aux exigences d’un patron mégalo ; dusse t’il être à la tête d’une des dix premières entreprises du Cac 40. Un patron s’octroyant l’air respirable ; elle avait le droit d’inspirer mais après lui. De sa baguette, il la dirigeait soit en chef d’orchestre maniaque, soit en brute despotique. Qu’à cela ne tienne, elle avait une belle carrière.

Et puis elle allait aussi épouser Vincent, pieux bellâtre de bonne famille issu d’une école d’élite. Prince des bonnes manières, maître de la sémantique, lauréat du meilleur parti 2010. Un seul facteur pouvait menacer son titre : il ne pratiquait pas de sport. Pour écarter les risques, il allait se mettre au polo. Qu’il se mette au sexe grognait t’elle. Pour compenser ses défaillances, elle devait puiser dans le vivier du bureau.

A présent, nouveau décor, virage sans explication. La liberté ne nécessite pas d’être justifiée. Point de remord, si dix ans de servilité fut le prix à payer, à la bonne heure !

Voir l’autre comme un moyen de satisfaire ses instincts, prendre et jeter, vivre pour soi. Jouir pour soi. C’était l’apologie de l’égoïsme et le fondement de sa nouvelle vie. Elle se ferait rémunérer pour son libertinage.  Qu’y avait-il de mieux que vivre de sa passion ? Même si les sacro-saintes normes appelaient cela prostitution.

C’est elle qui choisissait ses clients. Hors de question de s’envoyer en l’air avec n’importe qui. Point de diner, point de paroles, elle ne faisait pas le métier d’Escort. Elle se jouait de l’avilissement des hommes, aux prises de leur appétit bestial. Ces hommes fiers et gorgés de démesure, régnant sur leur tiers, s’employant à soumettre jusqu’à la plus petite particule, lui mangeaient dans la main. Quelques-uns nettement en manque d’amour recherchaient une forme d’affection. Personae non gratae, Valéria décidait de ne plus les revoir.

Les rendez-vous étaient fixés par mail. Elle les recevait généralement dans un appartement parisien. En de plus rares occasions, elle consentait le choix d’un palace. Il n’y avait pas d’autre faveur. Parmi les règles, ne jamais voir un client deux fois dans la même semaine ; nommément clients, mais en réalité ils étaient des partenaires de jeux. La rémunération, bien que conséquente était secondaire.

Aujourd’hui, rendez-vous fût pris à quinze heures au Prince de Galles. Dans ces lieux de villégiature, rencontrer des anciennes connaissances était fort probable. Curieusement cette idée ne lui déplaisait pas. Elle longea le luxueux corridor, arriva au numéro dit et toqua avec discrétion.

Stupeur et solitude. Des regards plongés l’un dans l’autre cherchant à se justifier. Le silence en devint bruyant. Elle parla la première :

–      « J’ai rendez-vous avec des avocats pour finaliser un dossier. J’ignorais que tu traitais tes affaires ici…  J’ai dû me tromper, je retourne à la réception. Je suis déjà en retard. »

Elle savait n’avoir pas fait d’erreur. Assumer, pensa t’elle, cœur palpitant. Valéria, talons déjà tournés, s’arrêta. Finalement, ajouta : « embrasse maman pour moi », avant de quitter son père la tête haute.

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