Autoportrait d’une blogueuse…

Pas facile de se décrire, de se livrer avec des mots, d’être son propre personnage de papier. Dans le cadre de l’atelier d’écriture mot à mot, j’ai joué le jeu, le je de soi

JE DE SOI

Autoportrait d'une blogueuse. Photo Jessica J.

Mon pied droit se place à côté de mon pied de gauche. Mes deux pieds sont parallèles, je peux marcher.  Je vaque à mes occupations. Mais ce matin, ce matin sans soleil, il me manque une chose. Ce matin je ne me suis pas vue, comprenez mon reflet a disparu du miroir.
J’ai d’abord pensé à un début de cécité, une rétinopathie fulgurante et incurable. J’ai crié mais personne ne m’a entendu. Je me suis approchée du miroir à tel point que mon nez s’écrasait sur le verre mais je n’y ai toujours rien vu. Le miroir ne voulait plus de moi. Affolée,  j’ai testé celui de la chambre, celui de la salle de bains, celui grossissant de l’eye-liner, et rien. Je n’étais plus là. En cinq minutes j’avais fumé 25 cigarettes, augmenté mes chances de mourir jeune dans d’atroces souffrances et bu une demie bouteille de vin cul sec car quitte à mourir jeune autant mourir ivre de soi.

Je n’ai appelé personne, j’ai décidé de me souvenir de moi, de celle que j’étais quand je me voyais et que je ne m’aimais pas, ou alors mal, ou alors un jour oui et le jour d’après non. J’ai passé la main dans mes cheveux, ignorant leur couleur,  tentant de retrouver leur texture. Ils étaient toujours là, raides et indisciplinés. J’ai caressé les contours de mon visage, ai senti la mâchoire étroite jamais rassasiée, les yeux cernés de ce qu’ils ont trop vus, le nez si petit qu’enfant on ne pouvait l’attraper pour le moucher. J’ai saisi mon corps nu, de cette nudité dont le miroir me renvoyait l’irrémédiable déclin. Je l’ai touché sans le brusquer sentant sous mes doigts les courbes gracieuses et celles dont on se lasse.

Qui suis-je ? Dois-je partir à ma recherche ? Je sors sans savoir qui je suis, mes mains se tendent vers les autres, mes mots se bousculent et se heurtent au silence de ceux qui me prennent pour une folle. Je ne vois ni les feux verts, ni les feux rouges, ni la concierge qui me hèle : « Madame, Madame, vous avez mis votre robe à l’envers, regardez-vous dans une glace avant de partir ».  Je pars, oui je pars. Soudain un fracas énorme, une chaleur, soudain la lumière. J’ouvre les yeux et me vois. Je porte une robe orange, une chaussure noire et l’autre rouge, un sac bleu sur un manteau rose. Je suis un arc en ciel échoué sur l’asphalte et une voiture m’a roulé dessus. Je respire, ils sont tous autour de moi : la libraire, le cafetier, l’esthéticienne.  Ils me relèvent. Je n’ai rien et rentre chez moi ;  j’entends des rires dans mon dos. Je retrouve le couloir et son miroir de l’entrée de soi.  Face à lui, le pied gauche parallèle au pied droit, j’attends son pardon. A force de trop se regarder on finit par ne plus savoir qui l’on est.

Matin de janvier 2012. Le soleil est revenu.

Publicités