La splendeur d’Antonia : une histoire de cheveux qui en dit long …

 Je vous invite à découvrir un de mes textes, « La splendeur d’Antonia » écrit dans le cadre de l’atelier mot à mot. J’ai souhaité avec ce texte rendre hommage à ce lieu très féminin qu’est le salon de coiffure. Nos cheveux prennent la parole le temps d’une histoire douce amère.

La splendeur d’Antonia

Le store vénitien est tiré faut pas mettre ça sur le compte de l’été. Déjà chaud, le vent printanier s’engouffre au travers des fines lamelles de bois alors que ma main cherche le contact d’un verre de citronnade. L’été précoce alanguit ma rue qui se trémousse sous le soleil. J’aime ce petit matin d’avril.

Je sors, les terrasses sont bondées. Sur les visages se lisent les sourires que je retrouverai une fois arrivée au salon de coiffure ; les femmes aiment se faire belles pour un rayon de soleil. Il y a cinq ans, quand j’ai acheté ce salon, je n’imaginai pas un tel succès. Moi Antonia, petite polonaise sans le sou, j’ai conquis à force de brushings, de bigoudis et de décollements de racines la chevelure des filles.

Il faut aimer les gens pour les coiffer, chaque cheveu a son histoire :  les petits hirsutes plein d’épis témoins d’une jeunesse inachevée, la fausse blondeur angélique pour les professionnelles de la séduction, les cheveux courts émancipés de celles qui ont la clope au bec, les longs cheveux de jeune fille sans fleurs et puis les tendres mèches grises souvent masquées derrière les roux, les bruns ou les châtains.

Ce matin, les rendez-vous sont nombreux et madame Pichon comme chaque mardi inaugure le bal. Ah madame Pichon, commerçante de la rue Lepic, bien en chair, tout en poudre et senteur de pivoine. Chacune de ses visites est accompagnée d’un déferlement de fous rires, d’anecdotes coquaces sur les gens du quartier. Je sais que son brushing me prendra vingt minutes et que si j’oublie la laque elle me tapotera gentiment la main

–          Dites-moi Antonia, n’oubliez pas le fixateur

Parfaitement synchronisée avec Madame Pichon arrive Madame El Khalfet : beurette aux yeux de braise, sacoche à la Rachida Dati, mains encombrées de trois téléphones et boucles brunes en guerre sur les épaules. Chaque semaine je lui égalise les pointes, il y a surement un symbole derrière cette histoire de pointes.

–         15 euros Madame El Khalfet dis-je agréable

Comme toujours elle rallonge à trente.

–          Parfait les pointes me lance-t-elle en riant,  l’iphone collé sur l’oreille

Une demi-heure plus tard, la porte s’ouvre sur Monsieur Fournier pour l’extraction des poils de nez qu’il a longs et rebelles. Dès la première extraction il ferme les yeux, posant sagement ses mains sur la toile de son pantalon. Je n’ai jamais osé regarder plus haut de peur d’y croiser une excroissance malencontreuse.

Alors que mon balai fait disparaitre les derniers poils de nez, madame Chauveau, ma préférée, se dirige déjà vers le bac pour le shampoing. Entre nous c’est la plus belle histoire sans paroles du monde capillaire. Madame Chauveau  est une femme discrète dont la distinction s’entoure d’excellentes manières. Derrière son bonjour légèrement hautain, s’entend toute la sensibilité contenue d’une femme qui a su prendre sur elle. Elle demande un brushing très serré ; ses cheveux sont si doux que la brosse craint de les briser. Doucement je les enroule autour de mes doigts, électrisés par cette caresse. Le brushing terminé, je prends soin de la maquiller. Elle a une odeur de muguet. Lentement, j’applique le fond de teint, camoufle les striures laissées par les coups. Mes yeux cherchent les siens impénétrables dans leur secret. Je couvre ses lèvres tuméfiées d’un rose shocking éclatant et ponctue ce geste d’un

–         Souriez Madame Chauveau, vous êtes si belle quand vous souriez

Elle sourit de bonne grâce, sans rien dire ; sa petite main joliment bijoutée tressaute sous le contact du rouge à lèvres. Comme chaque mardi, le visage fardé, les cheveux lissés, elle se dirige vers la caisse de son pas digne et mesuré où sa note de trente euros l’attend, discrètement posée sur le comptoir. Comme chaque mardi elle disparait, laissant derrière elle les senteurs du mois de mai.

Je m’approche de sa note, prête à la déchirer, quand j’entrevois une fluette écriture nichée sur un coin de papier. Je chausse mes lunettes et lis « Je l’ai quitté… »

Par la vitrine, je la vois traverser.  Je ne la rattraperai pas, je la regarderai juste marcher de son pas digne et mesuré car c’est ainsi parfois que les femmes vivent.

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