Mon avis sur : « Elles » long métrage sulfureux de Malgorzata Szumowska avec Juliette Binoche

ELLES…

« Elles » se prostituent, offrent leurs jeunes corps frais et voluptueux aux innombrables déviances nichées dans le cerveau reptilien du mâle en manque de sexualité trouble. « Elles », ce sont les étudiantes, l’une Charlotte, dite Lola pour appâter, et l’autre Alicja, jeune polonaise  ne possédant rien d’autre que sa beauté.

« Elles » se racontent à Anne – journaliste d’un prestigieux magazine féminin – chargée par sa rédaction d’un article sur la prostitution estudiantine puis d’interviewer, sous réserve d’anonymat, ces jeunes femmes qui ont franchi le pas.

Anne, bobo quarantenaire, habite un vaste et design appartement parisien, son mari mi poivre mi sel a le téléphone collé sur l’oreille, quant à ses deux fils – l’un ado débordant de rébellion et l’autre s’isolant dans la virtualité de sa console – elle les cherche plus qu’elle ne les trouve. Experte du panier à linge, de la tenue d’intérieur en lin froissé et du cheveu gras en bataille, Anne sur son clavier rédige les moments d’échanges avec ces deux jeunes filles que toute innocence du corps a quittées. Anne se souvient de leurs confidences au creux de son oreille, une oreille que les tabous et la vie bourgeoise ont peu à peu endormie.

Tantôt dans un parc, tantôt dans une chambre d’hôtel, les jeunes prostituées – le bouquin de sociologie ou de Flaubert dans leurs besaces – évoquent ce que leurs corps acceptent.  Rarement déroutées par les perversions masculines, elles s’offrent souvent de bonne grâce, presque heureuses de récupérer les précieux euros qu’elles dépenseront en futilités d’adolescente, arborant fièrement leurs couteuses robes de vamps et autres souliers de satin. Déstabilisée par cette vision du monde, notre journaliste va au fil de leurs mots réinterroger le sens de sa vie, le sommeil de son corps naufragé du plaisir. Vertige dangereux que cet obscur objet du désir qui fascine autant qu’il horrifie.

Avec un sujet sulfureux, la jeune réalisatrice polonaise Malgorzata Szumowska réussit à imposer un point de vue aussi esthétisant que troublant. Sa belle caméra filme les jeunes corps avides qui s’offrent aux désirs refoulés puis défoulés des hommes. Pas de condamnation du désir masculin dans ses images, qui peuvent même s’attendrir sur le désarroi de ces clients souvent mariés et sans autre solution à leurs fantasmes que cette jeune chair tarifée.

Sans jugement, ni complaisance, la réalisatrice oriente d’avantage son sujet sur le consumérisme ambiant qui s’est introduit jusque dans nos corps jeunes ou vieux. Elle filme des jeunes filles de leur temps, qui insolentes se moquent de leur intégrité physique mais veulent juste s’en sortir puis oublier les odeurs de HLM, les chaussures bas de gamme et les meubles Conforama. Avec leurs yeux soulignés de Kohl, leurs talons aiguilles et leurs cuites à la vodka, ces jeunes filles sont-elles l’expression d’une nouvelle lutte des classes ? Une lutte des classes rythmée par les marques de luxe, de celles qui « nous infligent des désirs qui nous affligent ».

Face à ce constat sans idéologie, la réalisatrice  cherche, fouille jusqu’au viol de l’esprit la réaction de la journaliste –  sublime et chavirante Juliette Binoche que les fines ridules autour de ses yeux rendent d’autant plus émouvante – Femme d’une génération nourrie au biberon du féminisme, elle réalisera qu’il est bien loin le temps du soutien-gorge que l’on enlevait pour s’émanciper. En filmant son personnage au plus près de son intimité, la réalisatrice nous plonge au cœur de son désarroi, celui même qui lui fait comprendre que le rapport au corps est devenu autre et que le sien s’est démodé, tel un vieux tube qu’on n’écoute plus. Doucement, puis violemment, la rébellion du désir va s’immiscer dans sa vie, bousculant les certitudes conjugales, puis celles du bien et du mal. Mais est-il possible de réintroduire la brutalité du désir dans la vie moelleuse et aisée d’un salon Conran Shop ?

Magistralement interprété par Anaïs Dumoustier – délicieuse Charlotte au Blue jean mélancolique – Joana Kulig – comédienne polonaise dont on reparlera – et bien sûr Juliette Binoche , qui nous livre là une subtile chorégraphie des émotions féminines, « ELLES » est un film de femme sur les femmes, celles d’aujourd’hui mais aussi celles d’hier. Ce long métrage, aussi audacieux que réussi, laisse ouverte l’interrogation suivante : qui et que seront les femmes de demain dans ce monde assoiffé de marchandises ?

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