Mon avis sur « La vie d’une autre » long-métrage réalisé par Sylvie Testud

Chronique sur « La vie d’une autre », long-métrage réalisé par Sylvie Testud, en salle depuis le 15 février 2012

En 2010, Frédérique Deghelt obtenait le prix des lecteurs avec son roman la vie d’une autre. Sylvie Testud n’obtiendra vraisemblablement pas le couronnement des spectateurs avec son adaptation cinématographique de ce délicat roman. Après « Des vents contraires », « L’amour dure trois ans », « La délicatesse » et maintenant « La vie d’une autre », la jeune littérature française a décidément le vent en poupe auprès des apprentis réalisateurs bobo chics. Dans ce micro-sérail nombriliste, on s’imagine béni des dieux cinématographiques et pourvu du talent de faiseurs d’images. N’est pas John Huston, Truffaut ou Kubrick qui veut. Visiblement, les producteurs n’en ont que faire délestant les cordons de leur bourse pour assouvir les caprices de cette jeunesse dorée.

La vie d’une autre commence tel un mauvais rêve ; Marie la quarantaine se réveille un matin sans un seul souvenir de quinze années de sa vie. C’est donc en étudiante de 25 ans, fraîche, idéaliste, lectrice de Proust et follement amoureuse de son époux qu’elle ouvre les yeux et découvre son cadre de vie : appartement avec vue indécente sur la tour Eiffel, dressing géant et cuisine trop immaculée pour servir. Dans cette même cuisine, un garçonnet l’appelle maman et attend son petit-déjeuner. Après le choc du miroir qui lui renvoie un visage vieillissant, vient le choc de la vie ; une vie certes socialement réussie mais vide d’amour. Avec son âme de jeune fille et ses rides de femme, Marie va affronter de plein fouet ses échec personnels et le désert de sa vie sentimentale à laquelle elle a préféré une carrière de femme d’affaires au cœur sec. Difficile de se réapproprier une vie quand tant de dégâts et de vils compromis ont été concédés. Le cœur en bandoulière, Marie part à la reconquête de ce qui fait l’essence d’une existence, à savoir l’amour et la famille. Paul son artiste de mari – créateur de bandes dessinées – vit planqué dans le grenier et c’est dubitatif puis finalement charmé qu’il va redécouvrir celle qui fut sa femme et qui au fil d’une vie commune ne devint  plus que son associée. Confrontée à son propre cynisme, notre héroïne va faire son mea culpa cinématographique tentant à nouveau d’être cette fille utopiste qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.

Avec un très joli sujet : Qu’avons-nous fait de nos vingt ans et de notre bohême ? Qu’avons-nous fait de ceux que nous aimions ? Sylvie Testud ne manque ni d’envie ni de fraicheur mais ses images ne restituent qu’en partie la poésie espiègle du roman. Elle reste à la surface des émotions avec une réalisation privilégiant les quiproquos comiques cueillant ainsi le spectateur à défaut de le bousculer. Juliette Binoche –  alias Marie – se débat avec beaucoup de grâce et de charme dans cette histoire d’enquêtrice de sa propre vie et réussit à nous émouvoir par ses interrogations de femme en quête de retour aux sources. Souriante, riant à gorge déployée, la larme à l’œil, elle nous sert toute sa palette de très bonne comédienne même si on la sent un peu en roue libre dans l’interprétation de certaines scènes. Mathieu Kassowitz  – alias Paul – est égal à lui-même, peu loquace, le regard par en dessous qui en dit long. Son jeu économe équilibre celui parfois trop appuyé  de Juliette Binoche. Quant aux seconds rôles, tenus pourtant par les excellents François Berléand et Aure Atika,  ils servent de faire valoir aux personnages principaux et il est regrettable qu’ils soient si peu écrits. Seule Danièle Lebrun, en mère de Marie, réussit à donner de l’épaisseur à son personnage de maman qui a fait ce qu’elle a pu de ce cadeau si compliqué qu’est la vie.

La vie d’une autre est un long-métrage en demi-teinte, sans réel parti-pris narratif, les scènes semblant se juxtaposer les unes aux autres alors que le temps qui passe – ce fameux temps contre lequel on peut à la fois tout et rien –  aurait mérité un peu plus de finesse, de celle que nous conta si bien Léo Ferré : « Avec le temps, va, tout s’en va, on oublie les passions et l’on oublie les voix qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens, ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid… »

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