Dark city : ma nouvelle noire pour le concours de Quai du Polar

Je vous invite à découvrir ma nouvelle « DARK CITY » proposée à QUAI DU POLAR dans le cadre de son concours annuel, qui comme chaque année récompense les lauréats du prix Agostino de la meilleure nouvelle noire ou policière.  Pour cette 8ème édition, les États-Unis et la figure du détective privé étaient à l’honneur.  Pour les fans de polars, je recommande également le blog un polar collectif où vous pourrez aussi consulter mes chroniques autour du roman noir.

DARK CITY

Une pluie violente s’abat sur l’immeuble. Dans le hall, parmi des prospectus jamais lus, un bruit d’eau s’égoutte quelque part. Et partout, une odeur d’humidité et des relents de Fast Food. Dehors, les gens se pressent sur les trottoirs luisants comme sur la scène d’une comédie musicale ringarde. J’aime cette douche froide qui sanglote sur l’asphalte de la 41ème. Mes rétines collent à la rue et à tout ce qui bouge ou ne bouge pas. J’observe les autres avec acuité. Moi, je suis à éviter : des cheveux trop courts, une veste informe pour cacher une féminité qui n’en est plus une. Je fume et refume, ne prie même plus le seigneur, trop fatiguant. Quant à la baise, c’est en option, presque un mot oublié. Alors, j’attends – l’attente – c’est l’ADN de ma profession. Je suis détective privé. Je vis de la boue des autres et passe mon temps à fouiller les histoires humaines, celles de coucheries dans les motels, près de routes menant nulle part. La nuit, je file des types tatoués qui écrasent entre leurs bras des filles trop jeunes pour comprendre. Le jour, je suis des femmes qui prennent leur pied sans se méfier. Parfois je trouve. Rarement. Les nuits sont longues mais quand la ville met des paillettes dans ses yeux de gratte-ciel, il m’arrive de me brancher sur un aller simple vers le 300ème étage avec un type à la peau douce. Rêverie vite effacée. Ici, ce n’est pas Hollywood. Ici, on joue des histoires d’amour sans amour. Et le plaisir ne dure que le temps d’une cigarette. Ici, nous sommes à Dark City. 

   Une sonnerie me sort brutalement de ma torpeur. Plus l’habitude des visites matinales. J’ouvre une porte blindée qui me supplie de graisser ses gonds. En face de moi, Ils sont deux. Elle : les yeux cernés. Lui : l’assurance sur jouée du bon mari. Ils se tiennent par la main, plus tristes que  ridicules. Une fois assis, ils parlent d’une seule voix, une voix qui cherche ses mots. En fond sonore me parviennent quelques phrases :

–      Elle a disparu, la police ne fait plus rien, notre fille, notre petite Lily.

Je plane, n’écoute rien ou plutôt si le bruit que fait la pluie sur le bitume. Dehors le jour se lève, me branche puis me débranche ; le couple sourit tristement et me toise sans rien comprendre. Ils ressemblent à deux souris piégées par le malheur. Alors, je leur sors mon speech bien rodé :

–        La police ne fait jamais rien, suffit de regarder la télé.

Ils posent sur la table 3 000 dollars en petites coupures. Ça pue la vie d’économies. Ils attendent. J’ai la bouche sèche, rien à leur dire de plus, rien à leur offrir à boire. Je prends le fric, 3 000 dollars, je glousse. Enfin, dormir avec du fric sous l’oreiller, commander des pizzas bien grasses au chorizo et changer de fringues.

3 000 dollars pour retrouver Lily. Pauvre Lily au prénom de starlette, déjà morte avant d’arriver sur Broadway. Je ne te retrouverai pas Lily. Je ne peux pas te mentir, je n’ai pas ce défaut. Cupide, je dis oui à mes deux rongeurs. Rassurante, ma voix les embarque vers l’espérance de l’attente. Ils sont tous pareils les parents de gamines disparues, ils espèrent et ne peuvent se résoudre à la mort. New-York engloutit les filles par centaine. Elles disparaissent sans préavis avec leurs valises roses et leurs strings XXS. La ville s’offre chaque jour son festin de chair. La mort est la seule signature de cette ville qui est la mienne, une signature infalsifiable que telle une faussaire je transforme en espoir. Mais ici, la vie est malhonnête et la ville s’en réjouit.

Soudain, j’hésite. Je regarde attentivement le profil de la gamine. Lily Johnson : née le 5 octobre 1998, disparue depuis le 23 aout 2011 sans laisser de traces. Signes particuliers : tâche de naissance sur l’épaule gauche, pas d’antécédents judiciaires. Les parents me fixent. Je ne réponds pas à leur regard et leur promets de ramener leur gosse, leur petite dinde pour Thanksgiving. Le couple repart allégés de leurs économies ; je leur ai filé un bon morceau de gruyère. Dernier coup d’œil à la photo de Lily, l’air d’une princesse dans sa robe de bal de chez Topshop, prête à succomber au rêve bleu.

 Ma bonne conscience ne peut relever un tel défi, je classe le dossier et prends la liasse de billets, la palpe, la hume. Ca sent bon l’argent, ça sent la liberté.

Il pleut toujours sur la 41ème rue, je rejoins la scène et me mêle aux passants. Le fric bien calé dans la poche de mon jean me tient chaud. Ici, la vie a un prix dérisoire : un trois avec quelques zéros qui lui courent après. New-York, c’est Dark City. Et la ville et moi…nous avons rendez-vous ce soir.

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