Cambodge : « Le toit du monde »

Mars 2012, « L’atelier d’écriture mot » à mot animé par la romancière Joelle Guillais, invite le photographe Harry BENHAIEM. Ce jeune photographe, très sensibilisé à la condition humaine est soucieux de nous faire connaitre nos soeurs et frères lointains.

Il fut de 2008 à 2011,  l’assistant du célèbre photo-journaliste REZA et iconographe de son agence Webistan photo Agency. Désormais photographe freelance pour l’agence SIPA press, il a notamment photographié à plusieurs reprises ce peuple Africain trop souvent oublié.
Charge aux auteurs de l’atelier de mettre en mots les photos si lumineuses d’humanité de ce talentueux globe-trotter de la pellicule.

Pour ma part, j’ai choisi une photo prise au Cambodge. Une photo de décharge  à ciel ouvert, face à laquelle deux amoureux poursuivent leur chemin, indifférents aux souillures du monde. j’ai intitulé ce texte « Le toit du monde ».

LE TOIT DU MONDE

J’ai toujours aimé la liberté. Face à moi s’accumulent les richesses du monde sur un tas de fumier géant surplombé d’un parasol jaune ; ultime lieu de villégiature des mouches qui s’offrent là une danse macabre.  Les couleurs et les odeurs me crachent à la figure leur sentence malodorante, tandis que l’homme que j’aime serre ma taille. Son salaire ne suffit plus. Enfant, je collectionnais les billes colorées, refusant celles mal polies passées de mains en mains. J’étais la reine du quartier, seule détentrice de ces précieux sésames qui ricochaient sur les pavés. Plus loin, les bruits des sirènes de police retentissaient faisant déguerpir aussi sec tous les pourvoyeurs de poussière d’ange aux bras aussi troués que leurs clients.

Je restais assise dans ma flaque d’eau. Ma robe en nylon racontait une histoire de princesse que je ne deviendrais pas. Maman ne me voyait pas, trop occupée à se saouler à l’alcool de riz qu’elle obtenait en contrepartie de caresses. Quant à mon père, il était un mythe : le roi des ordures. Il avait planté son parasol au plus près du soleil, sur ce que j’appelais le toit du monde. Toit du monde en forme d’immense déchetterie jamais rassasiée de misère.

Aujourd’hui, alors que le soleil n’est plus que plomb et que le bras de l’homme que j’aime enserre ma taille, je tiens toujours dans ma main ce sac rempli de billes. Je n’ai plus la force de monter au sommet de la déchetterie. Nous marchons, lui et moi, assaillis par cette vie intense que déploie la décharge humaine. Nos chaussures n’ont pas de semelles mais non continuons notre route, pèlerins sans autre bâton que celui de notre amour. Mon short en nylon adhère à ma peau brune. De ses aisselles s’échappent des effluves musqués, accueillis avec volupté par mon bas ventre. Tout grouille et le toit du monde se gonfle de démesure, indifférent  à nos pas sans destination.

Une musique douce nous parvient. Nos regards croisent un dos musclé ; celui d’un homme à  la tête recouverte d’un chapeau rouge qui secoue son arrière train. Ses reins chaloupent et ses pieds nus suivent le rythme. Il ne possède rien d’autre qu’un vieux transistor posé sur un emballage de lessive. Face à lui, des centaines de personnes cherchent au milieu des ordures leurs repas du soir.

J’ai toujours aimé la liberté et aucune date de péremption ne s’affiche sur le sol à mesure que nos pas s’éloignent. Ogre immonde, haricot rouge mutant déployant ses fibres jusqu’au temple vide de prières, la déchetterie nous regarde passer, affamée de notre amour, prête à nous troquer contre un festin de sacs poubelles.

Sans un regard pour le parasol, je continue ma route avec l’homme que j’aime. Le sac de billes ne quittera plus ma main.

Publicités