Oriana Gatica : une jeune auteure talentueuse, une écriture d’une rare séduction

 L’auteure que je vous invite à découvrir aujourd’hui, à lire, relire et peut-être même à dévorer si vous en avez l’appétit, s’appelle Oriana Gatica. Rencontrée lors de l’atelier mot à mot animé par la romancière Joelle Guillais, j’ai eu  instantanément un coup de foudre pour son style, ses phrases musicales dont la radicale nouveauté épousent si bien nos tragédies intimes, nos petites ou grandes bassesses.  Joelle Guillais dit d’Oriana : « qu’elle a le talent d’arracher l’écho poétique des mots les plus ordinaires en jouant de l’ellipse ou de la répétition. Les mots se comptent. Et comptent pour conter des histoires graves selon une esthétique littéraire talentueuse. On retient son souffle en lisant cette écriture d’une rare séduction ».

Territoire
Un texte d’Oriana Gatica

   Terrain devant soi, sous le pied posé, vaste marécage de terre, plat, aux bruits fermé. Terrain vidé que toi et moi on regarde. Pas parfait quand on l’a eu, joli mais pas parfait. Alors toi et moi on a travaillé à le rendre plus lisse, on l’a vidé, on l’a nettoyé. D’abord les herbes parce qu’elles gênaient, les mauvaises herbes, celles qui entravent lorsqu’on se promène au petit bonheur. Arrachées les herbes, les fleurs. Les arbres aussi, qui se tenaient là debout, obstinés, comme s’ils étaient présents de toute éternité, comme si c’eût été une garantie ou un droit pour subsister, décapités les arbres.

 Et alors on pouvait marcher exactement où on voulait. Mais y avait les chiens encore et pis les chats ; gênants les chats, ça miaule, ça se frotte, dégagés les chats et les chiens avec. La terre meuble, on peut pas graver son nom dessus alors tout le monde pense que ça appartient à tout le monde, mais c’est pas vrai, le sol il est à nous, rien qu’à nous. Les foutus gosses aussi on a du les dégager. C’est triste. Mais qu’est ce qu’ils croyaient donc, que le terrain c’est fait rien que pour les jeux. On a enlevé les jeux, mais ils venaient, ils revenaient, ils jouaient encore, avec les pierres, avec la forme des nuages. On pouvait pas enfermer les nuages, mais les pierres, dégagées les pierres. Ben même après ça ils revenaient encore. Alors le terrain on l’a fermé de gauche à droite et de haut en bas, défense d’entrer, de creuser, d’escalader, de jouer, de regarder, de nommer. Chaque fois qu’on chopait un gosse, on le giflait. Les nuages aussi on les aurait bien giflés, c’était leur faute. Ils ont fini par plus revenir

Je sais pas maintenant où ils jouent tous, les chiens, les chats, les gosses, les nuages, les herbes bonnes ou mauvaises. En tous cas ils sont plus là et le terrain on peut y circuler librement, il est à nous, rien qu’à nous. Le terrain, il est plus rien en fait, plus rien du tout. Laid, morne et boueux. Pour pas gâcher, on avait rien voulu replanter, on se contentait de le regarder et d’en jouir, on paradait, mais à force c’est lassant un terrain où y a rien de rien. On aurait bien exclu encore deux ou trois petites choses mais plus rien à exclure, plus rien à dégager que la terre elle-même, et nous. Pourtant le terrain, même laid, morne et boueux, c’est le nôtre. Clôturé, décapé, impeccable marécage de terre. Vide.

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