« Temps » de Wajdi Mouawad au Théâtre de Chaillot : un sous Festen qui laisse de marbre

Mauvais « TEMPS » pour Wajdi Mouawad

Marie Josée Bastien (Noella de la Forge) et Jean-Jacqui Boutet (Napier de la Forge)

Depuis le 15 mai 2012, Wajdi Mouawad établit son campement de printemps dans la noble enceinte du Théâtre National de Chaillot. Unanimement salué par le public et la critique, ce metteur en scène né au Liban a posé ses valises artistiques au Québec et conquis ses galons de démiurge notamment grâce à la pièce Incendies.  C’était donc le cœur battant que j’assistais ce mardi 22 mai à mon premier spectacle de Wajdi Mouawad, sacré roi de la fable théâtrale.

Malheureusement le conteur-metteur en scène se prend les pieds dans le tapis volant et ne réussit pas à nous faire voyager avec cette cruelle et sordide fable familiale sur fond d’hiver québécois.

L’histoire qui s’offre à voir se déroule dans une ville minière canadienne hantée par le vent glacé et les rats, une ville où l’on vient se perdre.  Le fondateur de cette ville est Napier de la forge, ingénieur de formation et poète de conviction. Mourant, le poète aussi maudit que sa ville perd la boule tandis qu’autour de lui s’agitent Noëlla sa fille sourde et mal-aimée, ses deux fils convoqués pour liquider la succession et Blanche, amante aussi fiévreuse que fascinée par la rime. Les Atrides venus du froid vont s’en donner à cœur joie, laver leur linge familial putride, éructer leur haine de ce père au passé sulfureux qui abusa pendant des années de sa propre fille tout en déversant sur d’innombrables manuscrits ses éjaculations poétiques.

Sorte de mauvais Festen canadien, cette fable malsaine ne remplit pas son contrat et l’ignominie du propos censée bousculer le spectateur provoque à peine un état nauséeux sans grand intérêt. Rigidifiés dans des postures théâtrales grotesques et dans des peaux de bête tendance Michel Strogoff, les comédiens arpentent la scène chaussés de godillots disgracieux, passent leur temps à hurler plutôt qu’à dire et laissent le spectateur démuni face à leur boucherie familiale. Parfois poétique mais souvent redondant, le texte se perd dans le vent glacial et a bien du mal à nous parvenir tant il est couvert par des effets sonores appuyés ou encore la voix d’outre-tombe de Bertrand Cantat, ex leader assassin de Noir Désir. Placés au troisième rang, mes tympans ne s’en remettent toujours pas. Reste la scénographie faite de voilages blancs et de subtils changements d’éclairages qui tels des linceuls sans foi suggèrent bien mieux que les comédiens cette blessure familiale dont on ne revient pas.

« La légèreté et la paix devront se payer au prix fort » hurle l’un des personnages, visiblement Wajdi Mouawad a préféré faire payer ce prix aux spectateurs du Théâtre de Chaillot. Pour les amateurs de non-dits et d’histoires d’incestes, le long métrage Festen ou les textes de Racine s’invitent toujours et encore à la table de l’horreur.

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