« Indignation » de Philip Roth : un roman d’apprentissage aussi nécessaire que poignant


 « La haine est sainte. Elle est l’indignation des coeurs forts et puissants,
le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise »

Emile Zola

1ère de couverture « Indignation » Philip Roth – Folio

En appelant son roman Indignation, Philip Roth ne savait pas encore que naitrait sur les charbons ardents de la Movida  le mouvement des Indignés. Rarement titre de roman n’a donc été aussi prémonitoire tant il fait corps avec son récit mais aussi avec cette jeunesse du 21ème siècle qui s’insurge. Car c’est bien la problématique qui est soulevée dans ce roman humaniste : comment un jeune homme érudit issu des classes moyennes peut-il devenir un homme juste et libre s’il se voit contraint de trahir ses idéaux ? La jeunesse est-elle celle qui comprend notre histoire ou celle qui la bouscule ?

 Pour mettre en scène  l’indignation, Philip Roth situe son action durant les Fifties et se fond dans la peau du jeune Marcus Messner, fils d’un couple de bouchers Casher.  Etudiant brillant et assidu, Marcus fuit dès qu’il en a l’occasion un père rongé par l’inquiétude et poursuit ses études universitaires au fin fond du Midwest puritain.  Son moteur : apprendre mais surtout s’affranchir des couteaux à dépecer autant la viande que l’esprit.

L’autre invitée de ce grand roman est la guerre de Corée, une guerre dont on apprend rapidement qu’elle ôtera la vie au jeune homme. C’est donc de l’au-delà que Marcus évoque son parcours, son refus d’obtempérer autant que sa passion pour une étudiante aussi suicidaire que nymphomane. La tête pleine de discours libertaires, il refuse de marcher au pas ou encore d’écouter les mises en garde de sa mère. Le temps d’un monologue poignant, cette femme aux mains aussi larges que le cœur nous éclaire sur la sagesse de celles qui savent : « Sache surmonter tes sentiments. Ce n’est pas moi qui exige ça de toi, c’est la vie. Sinon les sentiments te balaieront. Ils t’entraineront vers le large et on ne te reverra jamais. Les sentiments peuvent être le plus grand problème de la vie… »

« L’histoire ce n’est pas la toile de fond, c’est la scène » écrit Philip Roth. Une scène faite de compromis politiques et de morts inutiles pour des causes qui le sont tout autant. Un cœur adolescent ne pouvant offrir en partage que son indignation n’a alors qu’une issue : être pris au piège dans un abattoir moderne où nulle main de père ne viendra le secourir.

Avec ce roman initiatique, Philip Roth revisite à sa façon la figure de Peer Gynt, anti héros aventureux partant défier le  monde sans le comprendre. Tel un photoreporter de la guerre littéraire il braque son objectif sur l’Amérique des années 50 puritaine ancrée dans son communautarisme, une Amérique ogresse dont le vernis démocratique s’effrite au fil des pages. Avec une plume éloignée du lyrisme, Roth prouve sa filiation avec le grand nouvelliste Raymond Carver. Econome des mots, il construit son récit comme un propriétaire terrien certain de la richesse de son héritage. En maître de la phrase quasi chirurgicale et de l’émotion retenue, Philip Roth nous dit  combien il est difficile de devenir un homme.

Indignation s’impose donc comme un grand roman d’apprentissage qu’il serait nécessaire de mettre entre les mains des plus jeunes et vulnérables. Mais la jeunesse n’est-elle pas aussi ce moment de grâce où l’on pense pouvoir changer le monde grâce à la seule force de son indignation ? En cela Philip Roth, ne donne ni réponse, ni leçon de morale, bien trop conscient d’avoir été aussi ce jeune homme touchant et candide qui sut s’opposer.

Informations pratiques :
Auteur : Philip Roth
Nombre de pages : 238
Editeur : Editions Gallimard , 2010 pour la traduction française – Collection Folio, 2012
Traduit de l’américain par Marie-Claire Pasquier

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