Cinémotion la dernière séance

« De rouille et d’os » de Jacques Audiard : un corps à corps intense et brutal pour le bonheur

Adapté d’un roman du controversé Craig Davidson,  « De rouille et d’os » est un long-métrage sans mots, un long- métrage qui rend une dignité à toutes celles et ceux qui n’ont que leur corps pour dire et crier ce qu’ils sont. Là où son inénarrable père – Michel Audiard – s’emparait des mots pour en faire des répliques cultes, Jacques Audiard s’impose comme un cinéaste jetant au feu le langage, organisant un vaste autodafé de toute la littérature psychanalytique pour ne filmer que la détresse de nos os et  viscères.

Car c’est bien ce désarroi de la chair qui  cimente ce magnifique mélo aux lèvres cousues. Disgrâce du corps de Stéphanie, la dresseuse d’orques aux jambes coupées et mutilées, perdition des poings d’Ali cognant dur pour la gagne et l’oubli. Une rencontre improbable entre deux handicaps sur fond de misère crasse, d’exploiteurs de supermarchés avec pour cadre la lumière dorée d’une côte d’azur  éloignée du tapis rouge cannois. Pas de plages privées, de Vodka Party ou de bimbos slaves en bikini chez Audiard, mais des êtres faits de fougue et de sang en lutte contre le tsunami de leurs pulsions, des êtres sans son qui n’ont que la violence de leurs membres amputés pour nager, baiser, se battre, boire et aimer. Dans le monde d’Audiard aimer est aussi difficile que dire, aimer un combat, un corps à corps non homologué. Le bonheur si tant est qu’il soit possible se conquiert, le bonheur est une histoire de guerriers condamnés à sortir de leurs tranchées la baïonnette au poing. La victoire ne se fait pas en chantant et la lutte commence dès l’enfance, une enfance aux cheveux de blé contrainte à la perte des illusions.

Après « Un prophète » Jacques Audiard nous jette à nouveau en pleine face son talent noir et l’on ne peut que regretter que ce film intense n’ait pas été récompensé au festival de Cannes par Nanni Moretti et sa cour. Il faut croire qu’à Cannes on privilégie à l’infini l’austère  litanie perverse de mots vains (de préférence autrichienne) et que la caméra sensuelle et sans complaisance du frenchy dérange les Freudiens au pouvoir. Au-delà de ses cadrages hypnotiques, « De rouille et d’os » offre également à ses comédiens une partition minimaliste dont ils font un opéra Wagnérien sombre et brutal. Marion Cotillard vibre de tout son être et son regard clair, ou encore sa main diaphane accro à un rayon de soleil font d’elle la  nouvelle grande comédienne française décochant un uppercut bien mérité aux  jérémiades anorexiques d’Isabelle Huppert. Mais la révélation incontestée de ce film est bel et bien Matthias Schoenaerts, qui sait mettre dans ses poings nus toute la détresse rageuse de celui qui se bat. Il y a du Stanley Kowalski, du Tennessee Williams dans les gants de boxe d’Ali, la brute sensuelle au regard de petit garçon.

Vous l’aurez compris, « De rouille et d’os » ne vous laissera pas indemnes et c’est tant mieux. Vous en sortirez fourbus, la gorge serrée et sans voix, simplement forts d’une certitude : laissons enfin la parole à notre corps.

Informations pratiques : 
Date de sortie : 17 mai 2012 (1h55 minutes) – Réalisé par Jacques Audiard
Avec : Marion Cotillard, Matthias Schoenaerts, Armand Verdure, Céline Sallette, Corinne Masiero, Bouli Laners…
Genre : drame – Nationalité : belge, français

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4 comments on “« De rouille et d’os » de Jacques Audiard : un corps à corps intense et brutal pour le bonheur

  1. Steppy

    J’ai une anecdote à te faire partager, au sujet des petits arrangements « entre jury ». Je l’ai lu récemment, dans le livre de Denis Westhoff, le fils de Françoise Sagan. Je cite : « en 1979, l’écrivain Françoise Sagan était présidente du jury. Deux films marquaient le Festival : Apocalyse Now et Le Tambour. Les derniers jours de délibérations, Françoise Sagan afficha ouvertement sa préférence pour le film de Volker Schlöndorff qu’elle trouvait plus poétique et empreint d’imagination que celui de Coppola. Si l’on prenait en compte les deux voix que lui allouait son statut de présidente et le décompte des votes probables des autres jurés, il apparaissait qu’Apocalyse Now n’était plus sûr de remporter la palme d’or… ». Imagines-tu la suite, Astrid ? Non… Eh bien la voici. Je cite toujours : « les membres du jury allèrent trouver Françoise Sagan dans sa chambre d’hôtel, avant l’ultime délibération, pour essayer d’influer sur sa décision finale. Elle fut si outrée par cette initiative qu’elle menaça de quitter sur le champ le Festival. Finalement, c’est l’apport de sa double voix qui a permis que Le Tambour partagea la Palme d’or avec Apocalypse Now ».
    Heureusement que nous le public, nous ne sommes pas dupes ! Et tac !

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  2. Steppy

    J’ai vu ce film dès sa sortie, au moment du festival de Cannes. Un Mathias Schoenaerts tout en muscle, bestial. Les scènes de combat sont moites, violentes comme les scènes d’amour avec Marion Cotillard. Pour ma part, j’ai trouvé qu’elle faisait une excellente performance d’actrice (après La Môme) incarnant à la perfection cette jeune femme dont la vie bascule par cet accident tragique et qui, portée par la « compassion » de l’autre, va reapprendre à s’aimer elle-même, redécouvrir l’acte sexuel (appelons un chat, un chat)retrouver sa combativité et reprendre son « dialogue » avec les orques. L’amour sauve (presque) de tout et fait voir au-delà de tous les handicaps, de toutes les laideurs physiques. Je regrette que le jury de Cannes n’a pas retenu ce film dans son palmarès…Est-ce à cause de la scène (peu crédible, à mon avis) de la noyade de l’enfant ? C’était un peu inutile. Belle journée, Astrid ! « Après la pluie, le beau temps » dirait la comtesse de Ségur. Je t’embrasse.

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    • Je suis bien d’accord, pourquoi Cannes n’a-t-il pas récompensé ce film bouleversant ? Rares sont les cinéastes qui savent si bien dire la tragédie de nos corps. On préfère le verbiage sur la Croisette, peut-être pour compenser l’excès de bling-bling ambiant et donner une caution intellectuelle à un festival qui gagnerait à se renouveler dans ses choix.

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