Découvrez mon dernier texte : « La vierge bleue » inspiré par le film « Biutiful » interprété par Javier Bardem

Je vous invite à découvrir mon texte intitulé « La vierge bleue » écrit dans le cadre de l’Atelier mot à mot animé par la romancière Joelle Guillais, texte qui m’a été inspiré par le très beau film de Alejandro Gonsalez Inarritu « Biutiful »  emmené par Javier Bardem qui reçut le prix d’interprétation au Festival de Cannes en 2010 pour ce rôle.

La vierge bleue

Chez moi, la vierge bleue est posée sur le frigo. Elle envoie des signaux clignotants et me sert de repère dans la nuit quand je vais déchiffrer la lune. Elle la nettoie souvent avec un chiffon jaune usé jusqu’à la corde qui pue le désinfectant. Elle, ma mère, une fille de quarante ans bien roulée qui se love dans des ponchos multicolores. Souvent détachés, ses cheveux sont libres et rebelles, parfois sales quand elle oublie. Ses yeux sont écarquillés, fixes, avec un côté sauvage qui me file la trouille. Elle aime aussi les breloques et les bijoux indiens. Elle me dit qu’ainsi elle ressemble à une clocharde céleste ; je suis allée voir la définition sur internet, il parait que ca vient de Janis Joplin, une chanteuse hippie complètement dingo qui se défonçait à la mescaline. Elle, ma mère, une fille de quarante ans qui vit sur deux pôles, c’est son expression pour maniaco-dépressive. Je trouve ça joli de dire qu’on habite sur deux pôles, au moins ça veut dire qu’on voyage.

Pour mes quatorze ans j’ai du faire un vœu devant la vierge bleue et après on a mangé du gâteau. Elle l’a acheté avec mon père, j’étais contente car cela faisait longtemps qu’ils ne se causaient plus. Le jour du gâteau ils ont descendu les Ramblas main dans la main. Elle portait son poncho rouge et lui une chemise noire, un vrai duo de flamenco. Ils étaient beaux sous le soleil déclinant, je voyais la main de mon père qui s’agitait et sa cigarette qui envoyait des volutes dans tous les sens. Je suis restée longtemps à la fenêtre à les regarder marcher sans voir la misère, les toxicos en manque et cette vieille saleté de cathédrale de Gaudi toujours en travaux tellement elle est tordue. Je regardais ma rue, les faubourgs de la movida, l’envers de l’auberge espagnole pour fils à papas fêtards. Dans ma rue, ça pue la tortilla aux oignons cramés, l’amour n’est plus enfant de bohème et il manque des dents à Carmen car le dentiste ça coute trop cher quand on n’a pas de boulot. Les plus sympas, ce sont les africains qui refourguent des faux sacs Vuitton aux grosses anglaises en mini-jupes.Ils sont beaux, je trouve, en eux il reste encore quelque chose de fier, quelque chose que la pauvreté n’a pas réussi à casser.

Le jour du gâteau nous étions donc tous réunis et mes joues étaient rouges à cause du champagne. Ma mère se marrait pour n’importe quoi – elle n’arrêtait pas de parler pour combler les silence – et mon père les épaules un peu voutées, sa mèche noire cachant ses prunelles sombres, m’a saisi la main avec une telle fermeté que sur le coup j’ai bien cru que j’allais pleurer. Il a saisi ma petite main de Chiquita de quatorze ans, y a glissé une pierre noire très belle, brillante, un peu comme une météorite échouée sur terre. Puis il a refermé sa main sur la mienne et m’a dit :

–          Je vais bientôt partir tu sais

J’ai glissé la pierre dans la poche de mon jean puis j’ai mangé le gâteau. On a tous mangé avec les doigts en s’en mettant partout comme des enfants que nous ne voulions jamais cesser d’être. La vierge bleue sur le frigo clignotait plus que jamais, les circuits électriques devaient être complètement déglingués. Elle est allée chercher un disque de la clocharde céleste et on a dansé en mode sioux tout en lançant des incantations à la madone d’azur, espérant gagner à l’euro million et pariant sur le FC Barcelone vainqueur de la ligue des champions. On a crié à la fenêtre notre joie d’être ensemble, à cette maudite rue sans réverbères hantée par les olas du malheur.

Grisée, j’ai dit à mon père que plus tard je vivrais dans un pays de neige, un pays tout blanc avec des maisons aux volets bleus comme en Suède. J’ai dit à mon père que plus tard je soignerais avec de grandes aiguilles d’amour les habitants des deux pôles et puis aussi les petits africains  parce qu’ils sont beaux sans le faire exprès. Mon père souriait distraitement. Puis, il est parti pisser en se tenant le ventre. Je n’ai pas compris cette posture de quasimodo parce que mon père il est canon avec sa mèche noire qui lui tombe sur l’œil. Fureteuse, je l’ai suivi jusqu’aux toilettes. Il ne m’a pas vu et là je vous jure que j’ai eu envie de revenir à l’âge de dix ans. Mon père il faisait pipi tout rouge, un rouge sale et malade. Je voyais son corps qui tremblait, sa belle gueule d’ado ravagée par la douleur, son jean maculé de tâches de sang. Alors, tout doucement j’ai pleuré et je suis retournée dans le salon. Ma mère continuait à se parler à elle-même, Janis Joplin s’était tue et moi aussi.

Quand on a quatorze ans on a juste envie de partir pour de vrai, aller voir ailleurs si on y est avec une guitare et un chéri aux yeux d’ange. Quand on quatorze ans on comprend les mots pour ce qu’ils sont et pas pour ce qu’ils pourraient être. Voilà j’ai quatorze ans, je m’appelle Lola comme Lola Montès la grande séductrice, et ce soir j’ai compris où mon père partait.

Astrid MANFREDI, le 26/08/2012

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