Mon dernier texte : « Les yeux noirs », ou l’histoire courte d’un coup de coeur dans l’ascenseur de la Sorbonne…

Je vous invite à découvrir mon dernier texte, l’histoire courte d’un coup de coeur dans l’ascenseur de la Sorbonne…

LES YEUX NOIRS

Rania n’est pas française, elle a des yeux trop noirs. Moi non plus, je ne suis pas français. En fait, je ne sais pas ce que je suis, ou plutôt si, un type de vingt ans avec des épaules osseuses, des baskets qui puent et un manuel d’anthropologie. Nous sommes dans l’ascenseur jaune, celui qui nous élève d’étage en étage en grinçant son mécontentement de nous trimbaler, ou plutôt le mécontentement du technicien payé mille trois cent euros par mois pour passer ses journées dans l’ascenseur de la fac. A la télé, Ils appellent ça l’ascenseur social. Il paraîtrait même qu’il est en panne.  Au deuxième étage, la porte s’ouvre tel un vaisseau spatial enroué. Entre la prof de linguistique, vague ressemblance avec un Alien, la sémantique et le tee-shirt XXL en plus. De longues mèches viennent salir ses lunettes qui ne lui servent à rien, sauf peut-être à habiller le bout de son nez.
« Bonjour Thomas », me dit-elle en fouillant sa sacoche. Le temps d’un flash,  je l’imagine en faire surgir un pavé dérobé un jour de mai.  Je ne réponds rien, la laissant seule face à sa théorie des axiomes de communication. Moi, je regarde Rania.

Rania porte un Slim noir qui moule les deux petites noisettes que sont ses fesses et une doudoune rouge ;  elle n’est pas coiffée et sa rébellion capillaire me donne envie de l’embrasser dans le cou. Rania à la tête haute, elle ne la baisse jamais surtout pas pour regarder les orteils d’un type de vingt ans qui cultive le j’men foutisme du pied.  Au troisième étage,  je descends avec mes deux Escort girls. L’une fouille toujours son sac tandis que l’autre part au galop. Je trottine derrière Rania, suis son odeur de jasmin et les « Je t’emmerde » que sèment ses pas décidés. Ma petite poucette aux cheveux hirsutes me distance. Nous entrons dans l’amphi, elle à gauche, moi à droite. Allez comprendre pourquoi, je me retrouve toujours à droite.

Je la regarde s’asseoir rageusement, extirper son cou gracile du confort ouaté de la doudoune rouge. Elle n’a pas de trousse, ni de cahier, des stylos sans capuchons recouvrent sa table. Pour écrire elle prend le noir. Elle est gauchère et se sert de feuilles volantes, de celles qui qui se retrouveront froissées et mal aimées au fond de sa besace. Elle est belle, trop belle pour moi.

Alors, mes pieds me sautent aux yeux ; le trou de ma converse gauche laisse tristement sortir un orteil qui n’a rien de grec ou bien si la Grèce d’aujourd’hui, celle dont tout le monde se fout. Dépité, l’orteil fugueur, je me pose à côté d’une blonde aux cheveux parfumés qui empestent.  Elle me jette un rapide coup d’œil et le détourne aussitôt. Je devine son sous texte : « Pauvre type t’es un vrai clodo et tes parents aussi ». Elle textote  à deux cent à l’heure à l’aide d’émoticons qui rebondissent sur sa tablette tactile.  Je sors mon manuel d’anthropologie et me barre sur les bords du fleuve Niger. J’écoute rien, je m’en fous, juste envie de fumer un pétard et de caresser les seins de Rania qui doivent être plus chauds que toutes les conneries de possession et vaudou africains qui arrivent en fond sonore jusqu’à mes oreilles.  Je nous imagine sur une pirogue, testeur de drogues illicites pour le compte de l’industrie pharmaceutique. Je nous imagine, moi chasseur, elle cueilleuse. Je nous imagine avec des enfants aux yeux noirs comme les siens parce que les miens ils ont plus de couleur.

Le cours est fini, je ne me suis aperçu de rien. Je suis seul dans l’amphi. Ça sent la désolation, les barres chocolatées et les futurs profs mal payés ou alors pire le pôle emploi épinglé sur la veste comme l’étoile jaune dans le temps. Y a plus rien à faire, on peut même plus mourir jeune ni espérer. C’est trop cher.

Rania est partie. Ils ont éteint le chauffage.  Demain, j’aurai les mêmes baskets et porterai le même pull, celui en acrylique qui ne tient pas chaud. Mon manuel d’anthropologie pèsera toujours dix kilos et voûtera un peu plus mes épaules. Demain, j’apprendrai le cinéma au cours d’apprenti scénariste et je rêverai d’un plan séquence interminable se perdant dans des yeux noirs qui s’ouvrent sur les temps modernes.

Astrid MANFREDI, le 18 octobre 2010

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