Mon dernier texte : ‘l’iris » ou l’histoire d’un enterrement pas tout à fait catholique…

Je vous invite à découvrir mon dernier texte, « L’iris » ou l’histoire d’un enterrement pas très catholique…

L’IRIS

Mes vieux sont morts. Au cimetière de Vichy, il caille. J’ai peur de me retourner et de voir le fantôme du Maréchal avec sa baïonnette de la guerre de 14. Pas beaucoup de monde à l’enterrement. Le Vichy Célestins ça ne conserve pas forcément. Ils ont tous du partir avant la date de péremption foudroyés par une crise cardiaque en plein milieu d’une enquête de Maigret. Moi aussi, je regardais Maigret quand j’étais petit et j’ai vu grossir le commissaire au fur et à mesure des épisodes. La faute au succès. Planquée derrière la crypte d’un notable, je reconnais Madame Chauveau, ma professeur de français. Sa spécialité, les longues discussions avec ma mère à propos de mon échec scolaire ou de ma manie de vouloir enlever les petites culottes aux filles. Finalement, je suis devenu Gynécologue Obstétricien, comme quoi enlever les petites culottes. Elle ne verse pas une larme la mère Chauveau, cœur dur comme le « Lagarde et Michard ». Et dire que cette vieille bique a osé cueillir « Les fleurs du mal ».

Mes vieux ont eu le bon gout de mourir en même temps. Promotion intéressante pour l’achat des deux cercueils, une seule gerbe d’iris. Bref, quand y en a pour un, y en a pour deux.  C’était la phrase de ma mère quand mon oncle, le frère de mon père, s’invitait à l’improviste. Autant mon père n’enlevait jamais sa cravate, même pour dormir, autant mon oncle se la jouait débraillé. C’est un artiste mon oncle, un artiste à Vichy. Mon oncle peint des natures mortes, ou plutôt des femmes d’un certain âge atteintes de mélancolie, des femmes mariées à des types monochromes échappés d’un tableau de Magritte. Cherchez l’erreur.

L’enterrement n’en finit pas. D’abord, il y a eu la messe, prier pour nous pauvres pêcheurs. Pendant la messe, j’ai vu le préfet qui pelotait la cuisse de Bérangère, la libraire de la promenade Napoléon III. J’ai appris qu’elle avait ouvert une seconde librairie dans l’hyper centre. Pas difficile de trouver les subventions, visiblement. Bérangère, Bérangère Dieuleveu, croupe cambrée et œil salace jouant au bilboquet. J’en ai bien profité et comme tout le monde, j’ai fait la queue pour fourrer la mienne dans sa toison humide. La messe fut  interminable. Seul l’Ave Maria entonné par un enfant de chœur pré-pubère m’a sorti de ma torpeur. Ma mère aimait bien l’écouter le dimanche après-midi entre le rosbif et les haricots verts. J’entends encore sa voix. « Viande rouge et légumes verts mon garçon c’est le secret de la longévité ». Faut croire qu’ils avaient oublié d’en manger quand la voiture de mon père s’est emplafonnée contre le platane. Aller simple vers les cieux éternels.  A l’hôpital, ils m’ont dit que mon père avait fait une rupture d’anévrisme, il parait que ça se transmet.  Au final, c’est mieux que mon père soit mort dans l’accident car s’il avait vu sa berline toute cabossée, il serait de toute façon mort.

Mes vieux sont morts. C’est curieux de se dire que je ne les verrai plus à Noel. Noel à Vichy, le spectacle à l’opéra le 24 décembre, un spectacle ennuyeux comme pas permis. Une diva fardée sortie de la maison de retraite pour l’occasion massacre l’air des clochettes. Tout ce que la ville compte de notables n’attend qu’une chose, fourrer la dinde. Adolescent ma mère m’obligeait à porter un nœud papillon pour aller à l’Opéra. C’était l’époque de Jimi Hendrix et du LSD, j’avais honte. Après la messe, y avait le repas, les cadeaux, le livre que je ne lirais jamais, la main de mon père sur mon épaule et le bisou de ma mère dans mon cou d’adolescent. L’odeur de ma mère, les yeux de ma mère, montée d’émotion.

Le croque-mort balance deux poignées de terre sur le cercueil. Madame Chauveau fait semblant de se moucher. Le préfet se lance dans une diatribe élogieuse de la vie de mon père et souligne le soutien indéfectible que lui apporta ma mère. Il oublie de parler de toute la période entre le 10 juillet 1940 et le 20 août 1944. Ça ne sert à rien de remuer le passé. Bérangère me fait un clin d’œil. Elle a grossi.

Je me retourne à nouveau, sensation de froid ou de vide et toujours pas de fantôme du Maréchal avec sa baïonnette. La température s’est radoucie, la Garden-Party funéraire aura donc lieu dans le jardin de mes parents. J’ai laissé mon oncle s’occuper des festivités, il a du gout pour la décoration. Le cercueil est maintenant entièrement recouvert de terre, il y avait du monde finalement. Le privilège des deux dernières pelletées me revient, ils attendent le final avec sanglots et regrets éternels. Je ne cède pas, refoule un sanglot très loin au fond de moi et jette un iris sur la terre grasse. C’était la fleur préférée de ma mère, elle disait que ça voulait dire arc-en-ciel.  Elle m’a raconté cette histoire une seule fois, j’avais 10 ans et les oreillons. Bien plus tard, j’ai appris que mes spermatozoïdes resteraient inféconds. Ma mère n’était pas faite pour être grand-mère.

Astrid MANFREDI, le 31 octobre 2010

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