Découvrez mon nouveau texte : « Hors champ »

Hors champ

clocharde qui fumeOui, j’ai fouillé votre poubelle. La vôtre. Moi, ma seule poubelle, c’est ma vie. Celle-là même que j’étale devant vous, allongée sur des cartons boueux.  Celle que vous oubliez de voir. Celle qui pue la merde, la pisse et le mauvais alcool. La vie d’une femme oubliée, jetée hors du monde. Hors champ. Une femme assoiffée, sans bijoux ni enfants, sans sac à main ni amant, sans montre ni porte à claquer.

Oui, j’ai fouillé votre poubelle, déposée chaque matin devant la porte de notre résidence : 46, rue Etienne Marcel, 75001 Paris. Je sais ce que vous mangez, buvez, écrémez.  Je sais comment vous aimez, oubliez, parfumez. Je sais votre entêtement à vous instruire. Je sais vos jouets d’adultes, vos accès interdits, vos miroirs brisés et vos lettres sans destinataire. Je connais vos animaux, vos chats, vos chiens et vos canaris déplumés.

Vous ne savez plus si je suis une femme ou un homme. La vie m’a recouverte de chiffons, de fragments d’androgynie. Ils m’ont tondu la tête, à cause de la gale. Ils, ceux du 115. Le 115 que « Les bienveillants » appellent à Noël ou quand il fait froid. Le plan grand froid. L’été, on m’oublie, on me laisse sécher sur l’asphalte, éthylique sous le soleil de la ville. La ville, la chienne qui m’aboie dessus.

Je vous connais, vous calcule, vous case dans mon algorithme. Je connais vos prénoms et vos maigres illusions. Ma préférée c’est Natacha, la locataire du troisième étage. Elle a les chevilles fines et soulève des besaces trop lourdes. En ce moment, elle a ses règles, j’ai vu des tampons dans son sac poubelle. Natacha est lunatique mais elle a l’œil. Parfois, elle me dit « Bonjour, madame » et m’offre des bouquins. Des séries noires que je lis sous mon carton avec une lampe torche chourée au « Merle », un gitan du Parc Monceau que se prend  pour un pigeon.

Il fait froid, je ne sens plus mes pieds, ni mon cœur. Mon cœur, parlons-en, une galère sans rameurs, un bijou que personne ne veut porter. Ils l’ont écrabouillé mon cœur. Ils, les gens de la famille, puis ceux du magasin. Les gens de la vie d’avant. Mon roman policier favori, c’est « les dix petites nègres«  parce qu’ils meurent tous à la fin. C’est ce que je voudrais, que tout le monde crève. Plus un pèlerin pour me regarder de travers, pour juger ma haine et ma honte. J’ai envie de pisser, trop froid pour sortir du carton alors je pisse sous moi. C’est chaud.

Oui, j’ai fouillé votre poubelle. Oui, j’y ai trouvé votre vie. Mais, je n’en veux pas. Foutez-moi le camp.  Je n’ai pas raté ma vie, j’ai raté le sens de la vie.

Natacha m’a donné une nouvelle série noire. Il fait bon sous mon carton. Je m’envoie une petite lichette de rouge et je rêve. Encore.

Astrid Manfredi, le 02/02/2013

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