Le faucon pèlerin de Glenway Wescott : un huis-clos crépusculaire et tranchant sur les dérives du couple

Le faucon pèlerin de Glenway Wescott

« Oui, l’amour fait mal : comme les grands oiseaux rapaces, il plane au dessus de nous, il s’immobilise et nous menace »
François Truffaut  – Extrait du film Le Dernier métro

1ère de couverture "Le faucon Pèlerin" de Glenway Wescott

1ère de couverture « Le faucon Pèlerin » de Glenway Wescott

Plus mes heures de lecture s’égrènent, plus mon désir de lectrice  s’oriente vers une forme littéraire courte et précise croquant sans complaisance le déclin de notre espèce. Glenway Wescott est de la lignée de ceux qui honorent la concision en choisissant de débarrasser ses personnages de tout psychologisme. La langue de Wescott n’est pas celle du divan.

Dans ce court roman ayant pour cadre une propriété bourgeoise du Val de Loire, Wescott endosse le costume d’un narrateur romancier  – Alwyn Tower –  qui va voir sa villégiature française bouleversée par l’arrivée d’un couple aussi flamboyant que déconcertant. Les Cullen composent ce tandem sur lequel veille d’un œil fixe le faucon de compagnie de Madame Cullen. Juchée sur ses bottines, séduisante de gorge et d’esprit, Madame Cullen est une irlandaise de tempérament désertant son rôle de mère pour parcourir le monde. A son bras un faucon. Tandis que triste rapace congédié, son époux suit impuissant ses trottinements.

Spectateur impavide sur perchoir, dépossédé de sa  sauvagerie, le faucon pèlerin prend toute la place au sein de ce couple aussi parfaitement uni que désuni. Domestiqué pour chasser au gré des envies de sa maîtresse, il attend son heure. Démuni face à la tyrannie sans paroles de l’oiseau-prédateur, Mr. Cullen noie son dépit dans une bouteille condamnant le peu de panache qu’il tente encore de faire valoir.

En observateur détaché puis captivé par cette farce humaine triste et grotesque, Tower en vient à interroger son propre désert intérieur à l’origine de son manque d’inspiration. En arrière- plan, Alex,  riche propriétaire de la villa et confidente de Tower ainsi qu’un étrange  couple de domestiques complètent ce huis-clos à la dérive.

Américain ayant choisi pour cadre de vie le Paris des années folles, moins reconnu que Fitzgerald ou Hemingway, Wescott a pourtant tout d’un grand sociologue au verbe affûté. En choisissant de faire corps avec ses personnages, en s’emparant de leurs silhouettes, de leurs ongles trop peints, de leurs traits qui s’affaissent, en traquant le rictus derrière le sourire, il confirme que la précision du corps vaut bien celle de l’esprit. Un simple chapeau perdant l’équilibre peut tout autant annoncer le crépuscule d’une vie qu’une longue tirade.

Peu d’indulgence sur nos tentatives de vie en commun dans ce roman à la clairvoyance vénéneuse. Simplement, en filigrane ce questionnement désabusé : la  vie à deux est-elle notre tragédie nécessaire ? Celle qui nous civilise tout en rendant impossible le déploiement de nos aspirations profondes.

Astrid MANFREDI, le 05/05/2013

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