Découvrez mon nouveau texte : « Le fils » … bonne lecture

LE FILS

nirvana-chad

Matin de juin, lumière incolore, la brosse du balai de l’aspirateur heurte la porte. Rien ne vibre. Faite de contreplaquée, la porte tient le coup. Elle a la clé quelque part, en fait elle sait très bien où est cette clé. Dans un tiroir, le tiroir d’un meuble. Un meuble à proximité de la porte d’entrée. Six mois qu’elle n’ose pas. Entrouvrir l’intimité de son départ. Il est parti : boucles blondes et sac à dos de vacances. Depuis, pas de nouvelles. Parti sans laisser d’adresse, simplement sur un sourire vague et diffus. L’air n’est plus le même. Il manque son odeur, celle de ses pieds noueux et mal à l’aise. L’odeur du fils.

Elle se décide. Six mois d’attente. Une porte n’est jamais close pour la vie. A l’intérieur de la chambre, l’obscurité à double tour. Sa pantoufle heurte un objet. Elle appuie sur l’interrupteur. La lumière artificielle éclaire une mappemonde, posée là, à ses pieds, la narguant par le nombre infini de ses destinations. Rien n’a bougé, tout est à sa place. Au centre de la pièce, le poster de Kurt Cobain avec son regard mendiant le point d’horizon. Au mur, quelques rares photos d’adolescents hilares dans un parc, les jambes croisées, les besaces lourdes de ne pas savoir. Un pétard tourne. Tous rient sans comprendre. Punaisée à la lampe, une photo d’elle plus jeune, moins pâle, moins brusque. Tenant dans ses bras un nourrisson, elle ne sourit pas sur la photo. Déjà, elle ne savait plus. Les soucis, l’argent absent, l’homme qui part toujours sans explications. Un vrai tube de Renaud. Au dessus du lit, une croix très petite et ciselée. Au creux de la croix une agate figurant un troisième oeil, une sorte de détective. Sur les étagères : des livres, de la poésie, quelques romans d’aventure, des manuels scolaires écornés de désintérêt. Aucun bibelot. Pas de fioritures. Le minimalisme du fils, avec son coeur caché à l’intérieur de sa tablette tactile.

Elle espère un journal intime, un carnet de passe-temps. Rien. Sous le lit, des kleenex usagés et d’autres livres. Elle rougit, incapable d’imaginer que cela soit possible. Sous le lit encore, un tee-shirt de Che Guevara. Toujours là celui-là, sérigraphié à l’infini, prêt à vendre sa soupe d’anarchiste direction droit dans le mur. Rien de plus, simplement son absence. Dernier coup d’oeil panoramique. Le papier peint est enfantin et les double rideaux sont mal accrochés. Ni l’un ni l’autre n’ont cherché à poser des anneaux supplémentaires. C’est resté comme ça, décroché.

Eteindre la lumière. La clé dans la serrure. Fermer la porte. Remettre la clé dans le tiroir du meuble de l’entrée. Fermer le tiroir. Réajuster le napperon sur le meuble. Faire les courses. Acheter un anneau pour le rideau de la chambre. Réparer l’impossible.

Astrid MANFREDI, le 10/10/2013

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