« Arithmétique des dieux » de Katrina Kalda : être née quelque part …

« Arithmétique des dieux » de Katrina Kalda aux Editions Gallimard

« L’exil est une longue insomnie » Victor Hugo

1ère de couverture "Arithmétique des dieux" de Katrina Kalda aux Editions Gallimard

1ère de couverture « Arithmétique des dieux » de Katrina Kalda aux Editions Gallimard


Racines
. C’est sur ce terme que germe l’envie d’évoquer ce roman de Katrina Kalda. Racines s’enfonçant au plus profond des sols généalogiques et émotionnels pour que l’été fleurisse sur la Taïga. Roman de l’Estonie, saisissant témoignage du quotidien des pays Baltes avant la chute du mur tandis qu’une dictature faisait avaler sa pitance d’humiliation dans l’indifférence générale.

Ce livre est aussi l’histoire de Kadri Raud, née dans ce pays mal orienté sur la mappemonde, lieu de passage de toutes les guerres.  Kadri  Raud,  fille de Kersti Niit et de Juhan Raud, petite fille d’Eda Sepp et d’Ilmar Raud. Tout autour une famille : des vivants et des fantômes au cœur d’un foyer étroit où les émanations de chou, les rancœurs et les rires trop rares se mêlent à un quotidien aussi  sépulcral que le béton de l’architecture. Kadri Raud, narratrice de  l’histoire, la grande et celle de l’intime s’unissant en  tragiques épousailles. Les hommes forts de cette dynastie seront les femmes. Celle qui tient le coup : la grand-mère autoritaire et solide, adoubée par le parti pour que cesse un peu la grande faucheuse. Celles qui s’exileront à Paris : la mère et la fille avec pour seul bagage une valise attendrissante de robes démodées et de rêves de piano. Celle qui écrira la germination : la petite fille. Ecriture délivrance pour éloigner les obsessions de la propreté et la pauvreté d’une littérature universitaire.

Ceints par l’utérus protecteur : les hommes, ceux de la guerre, ceux qui n’en sont jamais revenus, le communisme ça ne plaisante pas. Enfin en arrière-plan, le père, musicien lunaire dans une famille de chimistes…
Pour ponctuer cette saga d’autres révélations, quelques lettres découvertes fortuitement. Les lettres de Lisbeth, amie de la grand-mère. Lisbeth la musicienne incarcérée en Sibérie pour avoir foulé le mauvais trottoir …

Avec ce second roman empreint de neige et de nostalgie, Katrina Kalda, se réapproprie avec une subtilité peu commune le genre de la saga familiale. Pas de feuilleton de l’été en prévision avec ce récit aussi fragile qu’une forêt boréale égarée sur les trottoirs de Paris. Oui,  « L’arithmétique des dieux » est aussi un grand récit de l’exil, celui parfois nécessaire des corps et celui plus improbable des âmes. L’âme demeure une terre,  une terre composée d’une langue, d’une musique. Et c’est bien cette sensation qui se dévoile au fil des pages, au fil d’une écriture aussi lucide que poétique.

 Katrina Kalda est Estonienne, quelque chose d’elle repose toujours sur ce sol Balte que nulle botte ne pourra souiller. C’est donc fermement ancrée à ses racines que cette jeune romancière talentueuse s’invente un autre pays : celui de la langue française.

Un roman sous aucune surveillance, simplement celle des mots. Et quels mots.

Astrid Manfredi, le 12/02/2014

Informations pratiques :
Titre : Arithmétique des Dieux
Auteure : Katrina Kalda
Editeur : Collection Blanche Gallimard
Nombre de Pages : 214
Prix France : 16,90 euros

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