« La Fille surexposée » de Valentine Goby : quand la peau devient pellicule et l’œil objectif

« La fille surexposée » de Valentine Goby aux Editions Alma par  :
Vanessa Gustaw, une nouvelle chroniqueuse sur « Laisse parler les Filles »

1ère de couverture "La fille surexposée" de Valentine Goby aux Editions Alma

1ère de couverture « La fille surexposée » de Valentine Goby aux Editions Alma

Avec un roman intitulé La Fille surexposée, on s’attend à en prendre plein les yeux. Pourtant, on termine cette lecture avec la sensation troublante d’un terrain vague greffé au cœur. Quelque chose d’inachevé subsiste, un manque, un trou dans les mots pourtant denses. Aucune certitude à se mettre sous la dent : la photo se tait en même temps qu’elle raconte.

Cette photographie, c’est une carte postale coloniale, imprimée à des milliers d’exemplaires durant la première moitié du XXe siècle en Afrique du Nord. Une femme « typée », dénudée, portant quelques accessoires couleur locale, offerte à tous les regards et à toutes les interprétations. Une sauvageonne lascive, domestiquée par un objectif. Pour se protéger, elle n’a que son regard. Un regard dans le vague, hors cadre, détaché de l’histoire que la photo invente et dont elle est l’involontaire héroïne. « Femme mauresque – Khadidja la Marocaine ». La légende de la carte est succincte, l’ekphrasis vaine : Valentine Goby s’empare de cette lacune pour imaginer le hors champ de l’image.

La carte postale voyage, d’une rive à l’autre, au fil des époques. Du photographe à un peintre marocain, d’un jeune soldat français à sa petite fille des années plus tard. Chaque chapitre zoome sur un protagoniste, et l’image existe par les yeux qui se posent sur elle. Un ballet de regards prenant la tournure d’une quête herméneutique : que voit-on vraiment, et à quel prix ? Sans doute une chimère, “un mirage de mauresque début de siècle qui n’a pas existé.”

Se méfier des images et des mots trop sûrs d’eux, voilà ce que Valentine Goby nous dit, en douceur, avec ce roman d’une présence envoûtante. Le cœur régulier et la plume à l’écoute, elle démêle les fils tissant le mensonge de la carte postale, trace honteuse d’un monde imaginaire écroulé. Plus que l’exploitation des corps, c’est le vol de l’identité par la représentation que l’écrivain met en lumière. Le corps peut résister, mais où l’identité se réfugie-t-elle lorsqu’elle est donnée en pâture aux dominants ? Utilisés, ces corps “mauresques”, mis à disposition des fantasmes occidentaux, délestés de leur âme, niés à force d’être surexposés. Démuni face au gouffre de l’image, on se laisse tenter par la fascination du vide, mais l’écriture nous rattrape et nous aide à poser un œil critique sur les vestiges d’une supercherie colonialiste.

La Fille surexposée hypnotise. Une fois le livre refermé, sa peau continue de briller sur nos rétines et nous exhorte à nous retourner les paupières sans ménagement : un peu de chair à vif pour remettre en question le monde et voir au-delà des illusions, des boîtes à rêves, des désirs sous cellophane prêts à la consommation.

Vanessa Gustaw, le 20 / 02 / 2014, pour Laisse parler les filles

Informations pratiques :
Titre : La Fille surexposée
Auteure : Valentine Goby
Editeur : Alma (collection Pabloïd)
Nombre de pages : 127
Prix France : 17 euros

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