« Quartet » de Jean Rhys : une nocturne entêtante et poudrée …

« Quartet » de Jean Rhys aux Editions Denoël et d’ailleurs

« Parlez-moi d´amour
Redites-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n’est pas las de l´entendre… »

1ère de couverture "Quartet" de Jean Rhys éditions Denoël & d'ailleurs

1ère de couverture « Quartet » de Jean Rhys éditions Denoël & d’ailleurs


C’est sur ce refrain tendrement rétro que pourrait débuter « Quartet » le roman de Jean Rhys. De son regard clair et hypnotique fouillant au plus profond des blessures humaines, la romancière traverse avec une candeur désespérée les dédales du désenchantement amoureux. Ce poison qu’une certaine caste de femmes s’inocule pour finir en proie à son inévitable mal de vivre.

« Quartet » est l’histoire tristement banale de Marya, une jeune anglaise peu fortunée danseuse de Music-hall vêtue de robes bon marché et exilée dans le Paris des années 20. En proie à l’isolement et à une certaine langueur, elle navigue du Montmartre mal famé des marchandes de violettes et des chansonniers à une Rive Gauche bohème plus huppée qui installa ses quartiers à Montparnasse. Ballottée d’une périphérie à l’autre, d’un cœur à l’autre, Marya ne trouve ni sa place, ni le lieu où elle pourrait s’étourdir. Désarmante de spleen, elle enchaine les conquêtes et fait son nid dans des bras peu rassurants. S’offrent tout d’abord ceux de son mari, brigand maigrichon et falot expert du larcin d’œuvres d’art qui finira sous les verrous pour la laisser aussi démunie que désemparée. Puis, ceux plus tentateurs d’un impassible bohème époux d’une peintre libertine bien disposée à fermer les yeux sur les infidélités conjugales et à offrir gîte et couvert.

Prise au piège dans un triangle amoureux dont elle ne perçoit pas la tragique issue, Marya telle une ballerine désarticulée laisse le couple aux manières doucereuses mener la danse sans être en mesure de maîtriser « la chamade » de son cœur. Un balancier sentimental pour une déambulation sur des chemins nocturnes peu reluisants où seule l’ivresse accorde encore un bref répit …

Reprenant son personnage féminin à la fragile structure psychique, sorte de double de la femme complexe qu’elle fut tout au long de son existence, Jean Rhys maitrise l’art de la suggestion et du frôlement des cœurs en automne. Oscillant entre ingénuité désarmante et acuité d’observation, son héroïne prend l’eau sur une embarcation ne le menant vers aucun rivage vierge de la dissolution humaine. En dépit de ses emportements, c’est bien la solitude qui s’offre comme seule destination à cette jeune femme entêtée d’un amour que lui refuse le monde. Avec la simplicité lumineuse de sa langue, où l’analyse sociologique s’invite par touches discrètes, la grande romancière britannique confirme à nouveau sa maestria. Une habileté littéraire teintée d’une ironie douce-amère qui ne cherche pas à démontrer mais se dépose au plus près de votre conscience comme une invitation à réfléchir sur ce  duo improbable et si souvent navrant : le couple.

En toile de fond, une Rive Gauche Parisienne des années folles aimée et détestable où l’auteure vécut un temps avec pour seule fortune cette valise légère de robes fleuries dont elle revêt ses jumelles de papier.

Jean Rhys, ou cette autre musique de la littérature féminine dont la grâce clairvoyante traverse le temps sans en subir les outrages.

Astrid MANFREDI, le 28/04/2014

Informations pratiques
Titre : Quartet
Auteur : Jean Rhys
Editeur : Collection Denoël & d’ailleurs
Nombre de pages : 224 pages
Trad. de l’anglais par Viviane Forrester

Le roman de Jean Rhys a fait en 1981 l’objet d’une adaptation cinématographique de James Ivory avec Isabelle Adjani dans le rôle de Marya. Isabelle Adjani remporta le prix d’interprétation au festival de Cannes pour ce rôle.

 

Isabelle Adjani dans le rôle de Marya

Isabelle Adjani dans le rôle de Marya

Photo de l'auteure

Photo de l’auteure : Jean Rhys

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