« Baby Jane » de Sofi Oksanen : en marge et en plein coeur

« Baby Jane » de Sofi Oksanen aux Editions Stock

« Achète-toi tout ce que tu veux, ça ne remplira jamais le vide qui te dévore le coeur. » Virginie Despentes, Apocalypse bébé

1ère de couverture "Baby Jane" de Sofi Oksanen Editions Stock

1ère de couverture « Baby Jane » de Sofi Oksanen Editions Stock

Pour entrer dans un roman de Sofi Oksanen, faites valser vos idées toutes faites d’un direct sec et franc. L’écrivain ne cherche pas à attraper les cœurs : elle les transperce avec une acuité si dérangeante que leurs pulsations finissent par adopter le rythme des phrases lues.

Helsinki, années 1990. Entre élan et confusion, la narratrice raconte l’amour de sa vie,  Piki, « la goudou la plus cool de la ville », reine punk de la nuit se drapant d’une voix envoûtante et d’un charisme désarmant. Marginales, elles le sont jusqu’au bout des ongles, victimes de troubles psychiques les empêchant d’accomplir les tâches les plus banales de la vie quotidienne. Dans l’incapacité de se lever tous les matins pour accomplir le rituel de l’honnête travailleur, elles invitent Susanna à intégrer leur tandem amoureux. Susanna, née de la voix de Piki et des sécrétions corporelles de la narratrice. Susanna, personnage imaginaire faisant couler l’argent à flots et à distance, grâce aux hommes crédules en recherche de sexe insaisissable. Les deux amantes espèrent édifier une forteresse indestructible en puisant dans la force de leur amour et de leurs comptes bancaires remis sur pied.

Mais les doigts électrisés par la passion touchent le cœur en même temps qu’ils lacèrent l’âme. Barricadée dans son mal-être et son appartement, Piki permet à la narratrice de s’aventurer entre ses jambes mais lui refuse farouchement tout accès à son esprit dévasté. L’avenir prend peu à peu l’apparence d’une chimère, l’idylle ardente bascule et tutoie tous les extrêmes en même temps qu’elle se réduit comme une peau de chagrin.

L’énergie de ce livre ne réside pas dans l’ampleur romanesque qu’on avait pu trouver avec Purge, mais plutôt dans la manière dont est racontée une folie sauvage, ordinaire, indicible, à l’aide d’une narration qui vacille et heurte en plein cœur. En mêlant trouble psychique et trouble amoureux, Sofi Oksanen dresse le portrait d’une marginalité écorchée vive, loin des clichés sex, drugs & rock’n’roll. Car ici, la fascination pour la recherche d’absolu côtoie surtout la misère de l’âme humaine. Le sublime romantique du trouble psychique et la descente aux enfers ne révèlent aucune force créatrice salvatrice. Les deux femmes, héroïnes flamboyantes en apparence, deviennent deux étrangères creusant leur propre tombeau. Un tombeau amoureux et existentiel étriqué, vide de sens. Sofi Oksanen n’enjolive pas. Elle exprime frontalement la puissance ineffable de l’amour fusionnant avec l’impossibilité de communier.

Vanessa Gustaw, le 02/06/2014

 Informations pratiques :
Titre : Baby Jane
Auteure : Sofi Oksanen
Editions : Stock
Nombre de pages : 252
Prix : 19,50 euros
Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli

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