La femme d’à côté : elle était belle comme la femme d’un autre …

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On dit de François Truffaut qu’il aima le cinéma, qu’il l’aima au-delà de toute mesure. Du jour où il s’empara d’une caméra elle devint le prolongement de sa sensibilité et c’est donc le travelling de cette adoration que nous propose de découvrir la Cinémathèque dans la cadre de la rétrospective qu’elle lui consacre jusqu’au 25 janvier 2015. Un hommage en clair-obscur qui décrypte le parcours de ce metteur en scène des baisers volés et d’un Eden en fuite. Cinéaste d’une intimité à laquelle il sut insuffler la modernité, artisan d’une narration débarrassée des emphases du cinéma de papa, François Truffaut demeure dans la mémoire collective cet enfant sauvage au cartable rempli de coups de poings qui fixa sur l’écran noir la fugacité de nos désirs.

Photo du film "La peau douce"

Photo du film « La peau douce »

Parmi ses grands films, « La femme d’à côté » réalisé en 1981 interprété par Gérard Depardieu et Fanny Ardant et dont je vous propose de découvrir les quelques lignes qu’il m’a inspirées. Cette initiative d’écriture sur le thème  « La femme d’à côté » a été lancée par la Cinémathèque et j’ai décidé de la reprendre espérant être suivie par d’autres auteurs auxquels j’ai lancé l’invitation. Excellente lecture.

Fanny Ardant et Gérard Depardieu dans le film "La femme d'à côté"

La femme d’à côté

« Elle était belle comme la femme d’un autre » Paul Morand

La femme d’à côté est celle que tu préfères. Lorsque le matin tu ouvres les volets, ne crois pas que j’ignore ce qui motive ton désir de t’extirper de l’obscurité de notre chambre où nous faisons désormais oreillers séparés. Tu te fiches que le soleil entre ou pas tant que tu peux voir sa silhouette qui s’éloigne jusqu’à se transformer en un imperceptible confetti. La femme d’à côté ne sait rien de ton obstination secrète ni de ton absurde cotillon. Elle marche vite comme si elle était attendue ou alors extrêmement occupée. En toute saison elle porte des manteaux en fin lainage dont elle relève le col. Ses chemisiers de soie sont agrémentés de broches coûteuses et ses jupes coupées dans un tissu de qualité mettent en valeur le galbe adorable de ses jambes. La femme d’à côté fume avec négligence des cigarettes mentholées et le soir tandis que tu fermes à nouveau les volets pour l’épier c’est au bras de garçons nonchalants qu’elle serpente sous nos fenêtres sans un regard pour ce troisième étage de la rue d’Auteuil où tu résides encore avec moi. L’autre matin, je l’ai croisée chez notre libraire, elle achetait ce roman de Balzac Le Lys dans la vallée. « C’est pour offrir, j’aime bien Balzac » et elle souriait. Elle sentait bon et ses cheveux étaient relevés en un chignon incertain qui laissait entrevoir sa nuque. L’espace d’un instant j’ai imaginé ta paume sur sa nuque,  j’ai cru entendre tes mots « Tu as la peau douce ma petite fille ». Pour discerner son visage en pleine lumière je l’ai bousculée et elle a boudé espérant mes excuses. Quand elle a quitté la librairie, j’ai pleuré.

L’autre soir, je portais un chemisier en soie très échancré dans un imprimé fleuri et je t’ai servi ce verre de vin que tu apprécies après le bureau. Tu n’as pas remarqué l’effronterie de ma tenue et tu as bu sans lever les yeux. Assise sur l’accoudoir de la méridienne, j’ai tenté de capturer ton aveu mais tu t’es prétendu fiévreux et tu as retrouvé notre chambre et ses profondeurs cotonneuses où tu t’attardes dans la volupté de l’imagination. Cela fait six mois que chaque matin tu ouvres les volets et que chaque soir tu les fermes. Tu es ailleurs comme on dit, dans le noir et blanc d’une intimité où passe en boucle ce plan séquence dont je suis l’absente. Je songe à notre clap de fin, à ce moment où je m’emparerais du fusil que tu utilisais du temps où tu chassais, du temps où je t’accompagnais et que les feuilles rousses crépitaient sous nos pas.

Tu vois, moi aussi j’ai de l’imagination …

Astrid Manfredi, le 27/10/2014

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