« Evariste » de François-Henri Désérable : une équation littéraire savante et fiévreuse …

« Evariste » de François-Henri Désérable aux Editions Gallimard (collection Blanche)

1ère de couverture "Evariste" de François-Henri Désérable aux Editions Gallimard

1ère de couverture « Evariste » de François-Henri Désérable aux Editions Gallimard


Entrer en République des Lettres par un premier roman qui retrace le parcours d’un mathématicien de génie mort à vingt ans en duel sur l’autel des amours impossibles, il fallait oser
. En effet dans un monde, qui si fréquemment oppose Sciences et Lettres, l’apologie d’un prince de l’algèbre pouvait laisser présager la sanction du lecteur féru de lyrisme. Mais armé de sa plume déterminée, François-Henri Désérable réussit  du haut de ses vingt-sept ans l’exercice périlleux du contre-emploi littéraire et rend ainsi un hommage tout feu tout flamme à l’algèbre lui restituant toute la poésie dont l’enseignement scolaire la déleste.

Oui, Evariste Galois n’est pas un jeune homme comme les autres. Evariste Galois a la fronde vrillée au cœur et la bosse des maths.  Exalté, brouillon, pressé de faire corps avec la révolte le jeune homme né à Bourg-la-Reine en 1811,  fils d’Adélaïde et Gabriel Galois, va poser ses premiers jalons de génie sur les bancs du lycée Louis-le-Grand. C’est un genou à terre, tout comme fut contraint de le poser à terre Robespierre lors du passage du roi au Lycée Louis-le- Grand, qu’Evariste Gallois quittera drapé dans ses envolées d’algèbre le sanctuaire des élites. Evariste a le sang chaud et c’est son indiscipline autant que son génie qui ponctueront sa jeunesse. De jeunes années parsemées d’affronts comme ce refus cinglant de ne pouvoir accéder à l’Ecole Polytechnique et de devoir se contenter d’une Ecole préparatoire le soumettant à une impasse : la confrontation de son génie visionnaire face à la lenteur du monde. Bien que repéré par ses pairs pour ses capacités exceptionnelles, le jeune homme se heurte en effet à l’intelligence compassée de la coupole de l’Académie des Sciences et son ultra-modernité ne parvient pas à convaincre les mathématiciens poussiéreux de son temps. De déceptions en tourments personnels, fragilisé par le suicide de son père, Evariste décide de lâcher prise avec les équations pour monter sur les barricades et faire valoir la renaissance de la République, qui avait alors été évincée par une monarchie moribonde que la révolution des « Trois glorieuses » dépossédera de son trône mal acquis. La cocarde au cœur, le sabre calé dans la redingote, Evariste complote, s’enflamme pour la cause politique et oublie un temps ses chers calculs. Il faudra une incarcération suite à diverses provocations pour que le jeune homme retrouve le goût de l’algèbre et que son don visionnaire s’exprime avec panache. Mais à nouveau le sort s’acharne contre les rimes mathématiques d’Evariste Galois et la sombre comète le poursuit de sa vindicte …

Mêlant astucieusement prose soutenue et prose décomplexée, François-Henri Désérable maîtrise son personnage à la pointe échevelée du fleuret littéraire. Et c’est captivé que l’on suit les aléas rocambolesques qui firent la courte existence de ce génie des mathématiques habité par un feu sacré qui n’est pas sans rappeler celui qui prend racine dans l’âme des poètes. Documenté avec finesse, ce roman qui revient sur la grande Histoire fait souffler un vent contestataire fort salvateur en ce début d’année 2015. Et avec un sujet à priori peu attractif, François Henri Désérable parvient à nous faire dériver aux côtés de son mathématicien autant que Pierre Michon y parvint pour le sublime Rimbaud. Un roman fiévreux qui évite cependant de justesse l’exercice de style un peu savant et agaçant  – y prendre garde la plume au garde-à -vous de l’émotion pour le prochain opus – et nous fait redécouvrir par la porte de la petite histoire celle souvent contestée de notre République Française. Un moment de jubilation littéraire qui donnerait presque envie de renouer avec d’austères manuels de mathématiques et d’en savoir encore davantage sur Evariste Galois mort à l’âge de vingt ans pour des raisons du cœur.

François-Henri Désérable esquisse avec ce premier roman la résolution d’une certaine équation littéraire et s’impose comme un jeune auteur à l’identité bien campée sur lequel il faudra compter …

Astrid MANFREDI, le 27 janvier 2015

Informations pratiques :
Titre : Evariste
Auteur : François-Henri Désérable
Editeur : Gallimard (collection Blanche)
Nombre de pages : 165
Prix France : 16,90 euros

Portrait de Evariste Galois

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Photo de l'auteur

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