février 15

Lettre à l’eau de rose adressée à Barbara Cartland …

Chère Barbara Cartland,

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Je t’écris de mon lit d’hôpital. Face à ce mur nu dépouillé des bibelots de ma vie je me sens bien. Ce matin malgré la douleur lancinante qui irradie le long de mon dos j’ai réussi à me glisser dans un déshabillé rose. Celui avec le col Mao dont les dentelles dissimulent les marques sur mon cou. Quelques rares connaissances du voisinage et deux amies sont venues me rendre visite. J’ai reçu des chocolats et un de tes livres Le plaisir d’aimer dans une collection inédite avec le titre doré à l’or chaud. Mon entourage sait la passion qui m’unit à toi et la naissance de notre rencontre littéraire.

J’étais alors une adolescente aux courbes avantageuses. Des courbes dont l’éclosion brusque éveilla le désir masculin. L’insistance de leur convoitise me troubla. Pourtant je ne faisais rien pour la susciter hormis marcher et je m’étonnais qu’une démarche puisse être aussi suggestive. Lasse de leurs regards, j’ai vite cessé mes enjambées et me suis enfermée avec toi. Eté comme hiver nous nous tenions compagnie. Je voulais un homme identique à ceux de tes romans : un homme à particule, ombrageux mais valeureux, suffisamment audacieux pour se fiancer à une roturière insoumise et digne. Un homme qui le soir de sa nuit de noces s’attarderait en esthète sur mon bouton d’or et en recueillerait les sucs. Tandis que de mon ventre de lave jaillirait une clameur libératrice. C’est avec ta Saga en rose que je suis arrivée à Paris pour étrenner ma première blouse d’aide-soignante et rejoindre le service de chirurgie du cœur. Là où les mains d’or réparent la machine à fabriquer les sentiments. J’en ai vu des cœurs. Des arythmiques. Des nécrosés. Des emballés. Des étriqués. Des fragmentés. Des à bout de souffle. Des prédateurs.

J’étais la préposée à la réparation des cœurs et j’en sécurisais les pulsations. C’est un jour d’électrocardiogramme que j’ai rencontré Pierre, le chirurgien du service. Et lorsqu’il a pénétré dans la chambre 69 j’ai cru frémir sans être touchée. Il paraissait sorti de tes pages : allure fauve, regard de mammifère espiègle, larges mains de pianiste, dentition sans défaut, chevelure de jais. Un voyou gentleman rassurant et énigmatique. Il a commencé par le bas. Les boutons du bas. Il a passé sa main sous ma blouse et avec ses doigts habitués à l’exploration des chairs a butiné mon humidité. Rien de plus.

Il  va sans dire que je suis tombée amoureuse. Dans le service du cœur les collègues m’appelaient Poupoupidou. C’est vrai que je suis blonde et faite très cambrée. Selon Pierre on peut déposer une tasse sur le dénivelé de ma cambrure. Quel poète. Cette même poésie que tu distilles dans tes meilleures pages quand les hommes font chavirer l’oreille.

Avec Pierre c’est devenu sérieux et pendant un an nous avons sillonné le monde, affronté le décalage horaire et laissé nos corps repus étreindre les dunes de sable. Parfois, quelques éclairs éclipsaient nos soleils. Pas grand-chose, simplement des mots  : « Tu es vulgaire lorsque tu portes cette ombre à paupières. » ou «  Ce livre n’est pas pour toi. Tu n’es pas assez intelligente ».  Il s’agissait des Liaisons dangereuses. Mais je lui pardonnais car comme tu l’écris une femme doit apprendre à se taire. J’ai suivi tes conseils.

Barbara, mon dos me fait souffrir et je vais bientôt devoir expliquer ce que je n’ose pas te dire depuis que j’ai entrepris d’écrire cette lettre. Barbara, tu m’as menti et les phrases cruelles de Pierre sont devenues des habitudes. Pourtant j’ai été dévouée et c’est au mot près que j’ai suivi tes préceptes. Continuant à l’aimer. Le laissant jouer avec les boutons de ma blouse tandis qu’au fil des mois je devenais aride. Furieux il me giflait et quittait la chambre 69 pour boxer les murs du couloir. Régulièrement il se mit à me traiter de catin alors que j’étais encore à genoux. Puis un soir il a frappé si fort que mon bras s’est retrouvé propulsé à l’arrière. J’ai réussi à m’enfuir malgré mon bras qui flottait comme un épouvantail. Et  j’ai couru sur l’asphalte sans me soucier des  voitures. Il faisait beau.

Aux urgences ils m’ont pris en charge avec douceur et m’ont installée dans cette chambre nue d’où je t’écris. J’espère que tu ne m’en voudras pas mais j’ai déchiré avec minutie chaque page de Plaisir d’aimer et ai fait des confettis dorés de ta couverture.  Enfin, j’ai  longuement parlé à un médecin du service. Un homme entre deux âges très séduisant. Un homme aux yeux gris. Il m’a dit de porter plainte contre Pierre. Pour lui je vais le faire.

Astrid MANFREDI, le 14 février 2015

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