février 13

Chronique théâtre : scènes de la vie conjugale de Bergman

sdlvc-5

Chronique de la pièce vue le 12/02/2016 

 Jusqu’au dimanche 14 février 2016, vous pouvez voir au Théâtre National de la Colline, l’adaptation de ce texte d’Ingmar Bergman mise en scène par Nicolas Liautard. Un texte à la fois cruel et touchant qui met à nu les vicissitudes du couple mais a aussi l’étoffe d’un long plaidoyer sur la condition humaine et sur le renoncement à ses aspirations, notamment celles de l’enfance, avant que l’ambition des uns et des autres ou les règles du jeu de la société ne viennent en étouffer la sincérité. Porté par un duo de comédiens aussi vivants que le sont leurs cris, leurs larmes, leurs rires, leurs trahisons, leurs futiles arrangements, ce spectacle, en dépit de sa durée (3h50), ne laisse jamais place à l’ennui et parvient à captiver. Peut-être parce qu’il nous parle de nous, sans détours, qu’il montre nos corps tels qu’ils sont, avachis ou orgueilleux. Peut-être parce qu’il nous éclaire sur nos propres destins et les concessions que nous y avons gravés afin de déjouer nos solitudes. Peut-être parce qu’il affirme que le mensonge est une nécessité pour la durabilité du couple et que sans cet artifice du langage nous serions condamnés à l’inévitable errance. Une vérité qui finira par jaillir entre les deux protagonistes de cette guerre des roses, Johann et Marianne, alors que plus de vingt années pour certaines très douloureuses se sont écoulées. Une vérité encore nimbée de questionnements et dont il paraît inutile de l’explorer au-delà car suite à la  question, Qu’est-ce que l’amour ? chacun demeure les bras ballants et finit par remonter les couvertures pour trouver le sommeil. Aimer cette quête aux allures de chaos qui broie du rose et dont les oscillations pourraient évoquer celles des vagues, qui tantôt se retirent et tantôt submergent le château de sable. La mise en scène contemporaine reprend les codes en vogue, changements à vue, vidéos, espace vide ou meublé avec parcimonie, et elle n’est pas le principal atout de ce spectacle qui se singularise davantage par sa direction d’acteurs. Des comédiens habités par leurs rôles et dont on perçoit l’épuisement à l’issue du spectacle, tant ils s’y sont impliqués. Une mention spéciale néanmoins pour le comédien incarnant Johann qui dépoussière totalement l’interprétation et éclipse l’acteur Suédois du long-métrage de Bergman. La comédienne est parfaite elle aussi et propose une incantation féminine tout en vibrations émotionnelles mais demeure toutefois dans le sillage écrasant de Liv Ullmann. Un grand moment de théâtre et d’humanité.

« Johan : Je vais dire une banalité. Mais pour tout ce qui touche aux sentiments, nous sommes des analphabètes. Et c’est un fait regrettable qui n’est pas seulement valable pour toi et pour moi, mais pratiquement pour tous les hommes. Nous apprenons tout sur notre anatomie, tout sur l’agriculture en Nouvelle-Zélande, la racine carrée de pi, tout ce que tu voudras, mais sur notre âme, pas un mot. Nous sommes d’une ignorance stupéfiante tant en ce qui nous concerne qu’en ce qui concerne les autres. De nos jours, on dit un peu vaguement qu’il faut élever les enfants dans des idées d’humanité et de compréhension, des idées de coexistence, d’égalité, enfin tous les mots du vocabulaire à la mode. Mais personne ne s’est jamais dit qu’il fallait que nous apprenions d’abord quelque chose sur nous-mêmes et sur nos propres sentiments. Notre peur, notre solitude, notre colère. Sur ce chapitre nous sommes abandonnés, ignorants, remplis de mauvaise conscience et d’ambitions déçues. Il est presque inconvenant de donner conscience de son âme à un enfant. C’est tout juste si on ne nous regarde pas comme un vilain monsieur. Comment pourra-t-on jamais comprendre quelque chose aux autres, si on ne sait rien sur soi. »

« Pour s’acheter une sécurité extérieure, ce monde exige un prix très élevé : accepter la destruction permanente de sa personnalité. […] Il n’est pas difficile de déformer dès le départ les tentatives d’un enfant qui veut se faire valoir. Dans mon cas, cela s’est passé grâce à l’injection d’un poison efficace à 100% : la mauvaise conscience. D’abord, vis-à-vis de maman, puis, vis-à-vis de mon entourage et pour finir, mais ce ne fut pas le moindre, vis-à-vis de Jésus et de Dieu. » 

Extraits de « Scènes de la vie conjugale » de Ingmar Bergman, auteur, dramaturge, et réalisateur Suédois. Ce texte a fait l’objet d’un film devenu culte en 1974 réalisé lui aussi par Ingmar Bergman. 

film-scenes-de-la-vie-conjugale3-1024x559

Publicités