février 15

Un jour … Une auteure : Jean Rhys

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« C’était comme si un rideau était tombé, dissimulant tout ce que j’avais connu. C’était presque comme de venir au monde une seconde fois. Les couleurs n’étaient plus les mêmes, plus les mêmes les parfums, plus la même l’impression laissée par les choses tout au fond de soi. Pas simplement la différence entre chaud et froid ; violet et gris ; lumière et ténèbres. Mais une différence dans ma façon d’avoir peur et ma façon d’être heureuse. Pour commencer, l’Angleterre me déplut. Je ne pouvais m’habituer au froid. Parfois je fermais les yeux et faisais comme si la chaleur de feu, ou celle des couvertures dans lesquelles je m’enroulais, était la chaleur du soleil ; ou bien je me faisais accroire que j’étais devant la porte de la maison, suivant des yeux la rue du Marché jusqu’à la baie. Quand il y avait de la brise, les paillettes étoilaient la mer, par millions ; et les jours de calme plat, elle était pourpre comme Tyr et Sidon. La rue du Marché sentait le vent mais les ruelles sentaient le nègre, la fumée de bois et les beignets de poisson salé frits dans le saindoux. (Quand les femmes noires vendent les beignets dans la savane, elles les portent sur la tête dans un plateau. Elles crient : « Beignets de poisson, doux mes beignets, succulents mes beignets. ») C’était drôle, mais voilà à quoi je pensais plus qu’à toute autre chose — l’odeur des rues et le parfum des frangipaniers, le jus de limette, la cannelle et les clous de girofle, les bonbons au gingembre et à la mélasse, l’encens après les enterrements ou les processions de la Fête-Dieu, et les malades qui attendaient à la porte du dispensaire voisin, et l’odeur de la brise marine, et celle, toute différente, de la brise de terre.
Parfois, c’était comme si j’étais de retour là-bas et que l’Angleterre ne fût qu’un rêve. Et parfois c’était l’Angleterre qui était la chose réelle, et là-bas le rêve, mais jamais je ne pouvais les faire aller l’un avec l’autre. »
« Je marchais droit devant moi en me disant : « Peu importe où je vais, du moment que personne ne sait où c’est. »
Extraits de « Voyage dans les ténèbres » de Jean Rhys

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Ce que dit de Jean Rhys André Durant pour le comptoir littéraire : « Ses nouvelles et ses romans ont presque toujours pour héroïnes des femmes qui font un effort désespéré pour être comme tout le monde, mais à qui le monde ne leur en sait aucun gré, d’abord parce qu’elles n’y arrivent pas, ensuite parce qu’elles sont de ces faibles que tous les lâches se plaisent à écraser. Ce sont des femmes vaincues par la vie, bafouées par les hommes, se consolant avec un «pernod» ou une bouteille de rouge, et terrorisées jusqu’à la folie par les humains, qu’elles considèrent tous comme des fauves cruels. Ce sont des folles, des pochardes, des déchues solitaires, dont le goût qu’elles ont de la catastrophe fait que, dans leurs larmes, elles se disent que ça finit par être drôle. Car, loin d’être des geignardes, des résignées, elles affrontent leurs malheurs avec une lucidité et un humour n’épargnant rien ni personne. Il n’y a de la complaisance nulle part. Il n’y a que de la constatation, sans cesse répétée, que le monde est froid, que la connaissance aiguë de la solitude et de la misère, que vivre n’apporte que détresse. »

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