février 17

Découvrez mon texte : l’appareil photo

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« On ne la regardait pas. Ni les femmes, ni les hommes, ni les enfants, ni la nature dont les intempéries malmenaient son drôle de chapeau sur sa drôle de tête. Une tête longue et osseuse d’où toute enfance s’était absentée. Une tête incolore dont les contours paraissaient dessinés au fusain et évoquaient ceux sculptés par  Giacometti. Pourtant,  se dégageait de cette grande femme à l’allure chevaline une sorte de présence incontestable pour qui savait regarder, vraiment. Tout d’abord sa démarche à vastes enjambées qui faisait claquer sur ses mollets une robe virginale qu’elle avait boutonné si haut qu’elle étranglait sa pomme d’Adam. Tout d’abord son regard, qui en dépit d’une couleur sans intérêt que nul fard ne venait rehausser, mais dont l’acuité désespérée et lucide ne pouvait échapper à celui qui regarde, vraiment.

Elle marchait la tête haute et les mains enchâssées à l’intérieur d’une pèlerine de nonne. Elle semblait cacher quelque chose. Une bourrasque de vent plus forte que les autres écarta les pans du sombre vêtement. Et laissa découvrir deux mains  de fille de ferme qui maintenaient avec intensité un appareil photo – un Rolleiflex coûteux qui contrastait avec son apparence modeste –  comme si leur survie en dépendaient. Elle se mit à tournoyer sur elle-même, apeurée qu’un badaud puisse découvrir ce qu’elle dissimulait. Des larmes aussi ventrues que des perles grises jaillirent sur ses joues. Elle disparut sous un porche sans laisser d’autres traces que celles des empreintes de ses lourds souliers sur l’asphalte gorgé de pluie.

Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés, le 17/02/2016

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