février 28

Ma lettre à la romancière Julie Otsuka

Je vous invite à découvrir ma lettre adressée à la romancière américaine Julie Otsuka qui fait suite à la lecture de son très beau roman « Certaines n’avaient jamais vu la mer » paru en 2012 aux Editions Phébus et qui obtint la même année le prix Femina.

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Chère Julie,
J’ai rencontré votre livre au hasard d’une flânerie. Ce devait être à Paris, à proximité de de la Bourse. Chez un bouquiniste peu fréquenté domicilié dans un passage couvert. Un passage aux alcôves étroites qui se prêtent aux liaisons clandestines. Il y avait beaucoup de poussière dans cette minuscule boutique tenue par un bibliophile peu avenant dont l’apparence n’incitait guère à la conversation. Je me souviens avoir éternué au contact des particules de poussière qui colonisaient son échoppe et recouvraient les livres en couche épaisse. Des livres dont personne ne voulait plus. Des livres oubliés. Je m’emparai du votre car la couverture colorée me plut. Elle représentait une femme japonaise en kimono rouge dont les deux mains entouraient le visage. A la découverte de  votre titre « Certaines n’avaient jamais vu la mer » je fus conquise. J’achetais votre ouvrage et le déposais dans mon sac. Excusez chère Julie mon indélicatesse, mais pendant plusieurs mois j’oubliais que j’avais chiné votre roman. Il fallut attendre le temps des vacances et son indolence pour que je reprenne contact avec lui. Il trouva alors sa place dans le fond de ma valise, accablé sous le poids des paréos, de la crème solaire et des sandales d’été.

Nos véritables retrouvailles eurent lieu sur la plage, face à l’océan. J’avais trouvé un endroit propice à la lecture, à l’abri des vacanciers et des nuisances sonores. Un pan de sable désert où je pus me laisser aller à la quiétude et faire connaissance avec vos mots. Par la force de votre incantation littéraire, je devins japonaise, paysanne, courtisane, fille de ferme, illettrée ou érudite. Je portais un kimono et mes sandales claquaient sur le pont du cargo. Aux côtés de vos héroïnes d’infortune, je fus prise de nausées, je mis au monde des enfants morts nés, d’autres silencieux ou rieurs. J’eus des rêves de petites filles, encore. Je fus attendue par des hommes qui avaient déserté le Soleil Levant pour celui de la Californie. Je fus par ces mêmes hommes choisie sur des photographies. Je fus toutes les femmes qui bousculent demain. Celles qui rient sans déployer leur  gorge. L’insondable mystère des yeux noirs. Si certaines n’ont jamais vu la mer, soyez certaine qu’à le lecture de vos mots elles parviendront à hisser la voilure tant vous portez avec humanité et bravoure les couleurs de la littérature féminine.

Le vent se lève sur l’océan. Mon voyage littéraire à vos côtés prend fin et croyez que j’espère le renouveler. Me reste à vous remercier chaleureusement pour votre livre qui redonne une voix à toutes les exilées ordinaires dont vous éclairez par la musicalité si délicate de votre prose la souffrance qu’elles ne surent formuler. Un proverbe japonais dit “Les mots que l’on n’a pas dits sont les fleurs du silence.” et il accompagne encore leur clameur.

Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés, le 28/02/2016

Otsuka@RobertBessoir_800

 

 

 

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