mars 02

Ma lettre à Serge Gainsbourg

Retrouvez ma lettre en hommage à Serge Gainsbourg, décédé le 2 mars 1991.

JS-14

Mon ami,
Avant d’avoir eu vent de vous, il me fallut quelques années
. Dans la maison de mon enfance, on ne vous écoutait pas. La première fois que j’entendis votre voix, j’avais seize ans. Je fumais un joint dans la chambre d’un ami d’un ami. Nous étions tous affalés sur son lit et nous nous égarions gentiment. Comme on le fait à cet âge. Une musique de fond peuplait le silence. Et j’ai écouté. « Je suis venu te dire que je m’en vais et tes larmes n’y pourront rien changer. Comme dit si bien Verlaine au vent mauvais ». Je me souviens être sortie brusquement de ma torpeur. Je me souviens avoir crié « Qui chante ? » « Je veux tous ses disques ». Mon pote s’est marré, s’est un peu moqué de moi. Il m’a répondu « Mais c’est Gainsbourg, il est hyper connu ». J’ai rougi, repris mon sac US et j’ai quitté les lieux, très vexée. Le lendemain, j’achetais tous vos disques et me séparais de ceux de Barbara. Coup de foudre. Enfin un homme qui savait parler aux femmes. Et je me suis prise pour elle. Pour Marilou qui s’endort, là, sous la neige. Et bien que noisette mon iris devint absinthe tandis que mes doigts s’attardaient sur le bleu lavasse de ma paire de Levis. J’ai aimé des garçons sur votre musique. Des garçons qui embrassaient jusqu’à tard dans la nuit. Des garçons qui marchaient vite et me faisaient cavaler sur l’asphalte. Pleurer aussi, souvent. Sous le soleil exactement, j’ai auprès d’Anna Karina cherché le point précis. Depuis, j’ai oublié lequel. J’ai pleuré quand j’ai appris votre mort et sur votre tombe j’ai déposé un chou. Comme tant d’autres fans. Dans mon petit pull marine tout déchiré aux coudes, j’ai ravalé mes larmes et le temps d’une dernière chanson je vous ai étreint tout contre mon coeur. Serge, c’est ça l’amour. Un poison violent. La rue de Verneuil est triste sans vous et le bar du Lutétia ne ressemble plus à un bar. Votre haleine anisée, vos chaussures de danseuse, vos phalanges jaunies, votre veste de mafioso, votre baise affirmative, vos mots sombres et roses, votre white and black blues. La nostalgie camarade. Vous me manquez et je crains déjà de m’égarer.

Astrid

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