avril 05

Découvrez mon texte : Burn-Out

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Ils ont envoyé la lettre. Par la poste. Avec un recommandé accusé de réception. Quand je l’ai lue, j’ai d’abord cru qu’ils avaient commis une erreur. Mon nom était mal orthographié. Je l’ai remise dans la poche de ma veste égoïstement soulagée de ne pas être l’objet de la missive fulgurante adressée par les ressources humaines. Cette entreprise de communication, j’y travaille depuis quinze ans. Je suis en charge d’organiser les événements et soirées pour nos clients. Ils s’y précipitent sans retenue pour boire du champagne de qualité servi dans des coupes. Mais, cela se passe mal. Depuis qu’un nouveau directeur a remplacé notre  manager, une jeune femme alerte avec laquelle on s’entendait bien, lui confiant nos problèmes certains qu’ils resteraient confidentiels. Elle est partie pour mieux et mieux payé. On ne peut pas lui en vouloir.Moi, je ne peux pas filer ainsi car dans deux ans je vais fêter mes cinquante-huit ans et je sais que dans une nouvelle entreprise je serais distancée par de jeunes louves toujours débordées, des papillons affolés par la lumière. Je suis du genre à prendre mon temps. Je suis de cette école, la vieille école qui fidélise et fraternise avec ses clients. Je n’ai que des bons retours sur les manifestations dont j’ai la charge. Sauf pour la dernière. Certaine de mon échec et peut-être en concertation avec la marque, la nouvelle  direction m’a confiée l’organisation d’un événement clé pour une marque de cosmétiques en vogue avec son armada de chefs de produits et de chefs de projets biberonnant encore leurs cours. Des jeunes gens sans cesse mécontents qui veulent la lune avant la nuit tombée. J’en ai bavé jusqu’au jour de la manifestation. Bien sur celle-ci ne fut pas à la hauteur de leurs attentes. « Un peu old school ce champagne servi dans des coupes » ai-je même entendu chuchoter dans les couloirs. Soudain, j’étais sur la touche, montrée du doigt. La plus ancienne cadre de l’agence, la mémoire vive et constante d’une entreprise naguère à taille et à méthodes humaines, était devenue une communicante d’un autre temps, incapable de projeter des diapositives ou d’analyser les retours sur investissements de ses initiatives, malheureuses laissaient-ils sous-entendre. Une communicante qui picolait dans les cocktails et chuchotait à l’oreille de ses clients. Non, il n’y avait pas d’erreur sur le nom, la lettre m’était donc bien adressée. Il faut dire que ma vue baisse, encore l’un des aléas du vieillissement occasionnant des regards qui en disent long. Insuffisance professionnelle avaient-ils surligné en gras dans l’objet du courrier. Une insuffisance survenue en l’espace de deux semaines. Etait aussi précisé que l’agence ne pouvait pas susciter le mécontentement de ce client et répondre à ses exigences de modernité était une priorité. Exigences auxquelles je n’avais pas su me plier. Après je ne sais plus. J’ai froissé la lettre la réduisant à l’état de pâte à papier et j’ai marché le long des avenues vides. J’avais suite à quelques économies pu acheter un appartement avec balcon dans une banlieue dortoir. Je m’y sentais à l’abri parmi les cadres moyens relégués loin d’une capitale devenue trop coûteuse. C’était le premier jour du printemps, ironie du sort. Après, je suis rentrée et encore sous le choc j’ai préparé le repas. Comme d’habitude. Je me suis couchée, seule, sans rien dire à quiconque. Calfeutrée dans le mutisme. Je l’aimais mon métier et j’y avais même sacrifié ma vie privée. Mais est-ce encore important de faire valoir que l’on peut aimer son métier comme on aime un homme ? Eperdument. Non, ça aussi je crois que c’est démodé. Le lendemain, j’ai appelé mon médecin et j’ai pleuré. Mon vieux docteur de famille, désolé de me trouver si déconfite et amère. Il a fait ce qu’il a pu pour me redonner confiance. Des médicaments, j’en ai pris sans réfléchir, de toutes les couleurs, pendant des mois. Ils ne me faisaient aucun effet. Des psys, j’en ai consultés dans tous les hôpitaux sans qu’une quelconque embellie ne se produise.  J’étais trop triste. Trop déçue de ne plus être indispensable. Trop déboussolée par le réveil qui ne sonnait plus le matin. C’est au bout de deux années, très exactement le jour du printemps, que j’ai revu des filaments d’azur dans le ciel. Ils ne furent jamais aussi beaux que ce jour-là. J’étais à nouveau debout. Quelques kilos en plus. Quelques boursouflures sur le visage. Quelques griffures sur les poignets. Quelques illusions en moins. Mais j’étais là. Heureuse d’être démodée et d’aimer les gens à ma façon. Depuis, j’ai créé une entreprise. Une micro-structure de communication grâce à laquelle j’aide des jeunes artistes à se lancer. Des gens passionnants, avides de conseils et de méthodes dites à l’ancienne pour favoriser le rapprochement entre les êtres Je suis ma propre chef. Cette jeunesse aussi lucide qu’enchantée m’a redonné confiance en moi. Quant au directeur de l’agence il a semble-t-il été congédié après ses coups de guillotine. Je ne m’en réjouis pas mais j’en déduis qu’il y a bien une justice finalement. Suffit d’attendre.

Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés, le 5 avril 2016

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