avril 21

A l’ombre du palétuvier …

3741966218

Elle y était, enfin. L’eau était d’un bleu indéfini. Le soleil était fidèle. Les habitants marchaient lentement. Des mères lavaient les cheveux de leurs filles. Elles ne portaient pas de maillots de bain mais de longues tuniques en cotonnade qui dévoilaient les courbes de leurs corps. Sur les visages, il y avait des sourires. Les hommes fumaient sur des bancs. Ils jouaient aux dés mais ne pariaient pas. Un vent sans hostilité agitait les feuilles des palétuviers. Elle avait oublié sa montre. Elle était partie avant le chaos, elle le savait. Elle n’allumait plus la télé mais elle avait entendu quelques commentaires effrayants quand elle était passée devant les terrasses fréquentées par les occidentaux. Ils restaient entre eux. Elle ne voulait plus de bruit, de cris, de revendications. Elle était parvenue à un âge où elle se sentait incapable de supporter l’hystérie collective. Elle ne voulait plus changer le monde, elle voulait y trouver sa place. Une place sans inquiétude. Porter des vêtements légers, profiter de ce que la nature offrait et de ses couleurs sans cesse renouvelées. Le jour qui se lève, déshabiller des fruits gorgés de sucre. S’étendre sur un transat. Attendre. Rien de précis, simplement attendre. Le soir venu, lire quelques poèmes oubliés. Au loin, très loin, l’agitation qu’elle n’entendrait plus. Elle parlait peu. Elle avait beaucoup parlé par le passé. Des mots souvent inutiles qui pour certains avaient entravé sa poursuite du bonheur. Non, elle ne reviendrait pas. Ici, il faisait bon vivre, auprès de cet ennui ensoleillé. Le matin, elle donnait des cours de français à des enfants encore engourdis par le sommeil. Elle ne les réveillait pas trop vite. Le trop vite, c’était avant. Elle avait laissé dans un carton ses pulls, ses jeans élimés et ses contestations. Elle entendit un bruit violent, celui laissé par les hélices d’un hélicoptère. Il se posa sur la plage et souleva le sable chaud. En sortit un groupe qui portait des banderoles. Ils étaient jeunes. Que faisaient-ils là ? Elle leur sourit. Ils lui répondirent par un signe de la main. Dans une poubelle, ils déposèrent les banderoles et y mirent le feu. Un feu de joie. Un à un elle les vit se dévêtir. Ils étaient très couverts, certains portaient de gros pulls en laine qui leur descendaient jusqu’aux genoux. Leurs corps étaient blancs. Une jolie fille à la tignasse brune se jeta à l’eau la première. Sa silhouette était gracile une fois débarrassée de ses lainages. Les autres suivirent. Leurs rires ne laissaient aucun doute. Eux aussi, ils avaient fui. Elle laissa quelques fruits frais à proximité de leurs vêtements. Ils n’y prêtèrent pas attention. Déjà, le soleil déclinait. Une lumière rousse s’invita sur l’île. Le silence se fit. Des odeurs de poisson frit et de jasmin nocturne vinrent taquiner ses narines. Elle s’étira. Quand la nuit tomba, ils riaient encore. Elle pouvait dormir tranquille.

Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés, le 21 avril 2016

Publicités