mai 30

Découvrez mon texte : la fleur en aluminium

Prison©Fotolia-630x0 

Le mercredi 25 mai 2016, je me rendais au Centre de détention d’Aiton pour évoquer mon premier roman « La petite barbare » aux détenus qui purgent de longues peines. Les détenus du Centre d’Aiton avaient à l’unanimité plébiscité mon roman. Je rencontrais ces détenus dans le cadre du Festival du premier roman de Chambéry.  Je vous invite à découvrir mon ressenti suite à cette rencontre riche en émotions.

« Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition »  Montaigne.

Centre de détention d’Aiton à proximité de Chambéry. Il est 14 heures pile. Mon passeport encore chaud du contact prolongé avec le cuir de mon sac disparait à travers une trappe. Vérifier mon identité. Casier judiciaire vierge indispensable. Chantal, animatrice du cercle de lecture au centre de détention d’Aiton, m’ouvre la voie. Chantal est bienveillante, espiègle et ses cheveux roux ramassés en un chignon imparfait forment des nuages de feu. Côte à côte, nous marchons dans les couloirs sans âge et sans couleur de la prison. Nous rencontrons des portes. De lourdes portes inviolables. Le bruit des clés. Le vrai, le réel, pas celui imaginé dans les livres. Clic, clac. Sensation de pénétrer dans des dimensions oubliées. Un autre espace-temps s’invite. A nouveau le bruit des clés. Clic. Clac. Refrain d’acier. Enfin, nous pénétrons dans une salle plus intime, une bibliothèque où se déroulera la rencontre. Notre rencontre. Nous y attendent des hommes. Des détenus comme on dit. Souriants, prévenants et soucieux de mon bien-être ils s’assurent que rien ne manque.

Autour d’une table ni belle ni laide nous nous installons. Flash, je voudrai devenir cartomancienne, me parer de jupons virevoltants et prédire d’autres avenirs. Des prénoms se dévoilent : Albert, Jean-Luc, Raphaël, Alain, Hervé, Eric, Adrien, Jaouad et un second Alain responsable de la bibliothèque. Il m’offre une fleur en aluminium dont les pétales sont une savante alchimie d’or et d’argent. L’aluminium, il le prélève sur les emballages des sucreries de sa cantine et le sculpte avec minutie. Une main tremble, celle d’Hervé en charge de présenter mon roman. Une fois le trac passé, les mots fusent. Ceux d’une longue lettre érudite ponctuée de références cinématographiques dont le lyrisme me laisse bouche bée. Bien au-delà d’élogieuse, cette lettre est avant tout une déclaration d’enthousiasme faite à « ma petite barbare ». Des particules de liberté frémissent. Palpables. La conversation s’engage à bâtons rompus autour de ma créature imaginaire. De son cœur en flammes. De sa colère. Du point de rupture. Le moment où tout bascule. Quand on ne peut plus revenir en arrière. Le temps après le geste. Le temps qui s’étire. Le temps pour y penser. De trop. Aucune aigreur dans les témoignages pudiques  livrés par ces hommes mais une forme de patience souriante qui s’apparente à un art de la survie.

Visiblement ému, Jean-Luc se lance lui aussi dans la lecture d’une lettre qu’il adresse à « La petite barbare ». Décidément, elle est comblée ma gamine de papier. Elle qui aime tant les mots et qui aurait pu crever si elle ne les avait pas rencontrés. Avec son faux air de Ticky Holgado, sa gouaille et sa sensibilité à fleur de peau, Jean-Luc transperce ma carapace de retenue. A l’issue de sa lecture, j’ai les larmes aux yeux, moi l’auteure d’un roman qui balance son slam cinq étoiles pour des lecteurs confortablement installés dans leurs salons.  Avec ses mots d’homme averti sur la question, il  aborde en délicatesse la violence du personnage. Et plus largement la violence humaine, la culpabilité, la dualité entre le bien et le mal. L’excès de vide ou de colère qui descend dans les poings et dont on pressent que le tarir sera complexe. Que nul n’est à l’abri de la récidive. Ni eux, ni moi, ni vous. « C’est comme pour le cancer. » dit Chantal l’assistance sociale passionnée qui assiste elle aussi à cette rencontre littéraire. Rires. Puis, un chœur anonyme. « La petite barbare », c’est avant tout une langue, une écriture, un style suspendu à des fils électriques. Une musique classieuse de la rue. Ça va vite. « Moi aussi j’écoute beaucoup de musique, de la techno. » dit Albert, qu’on imagine davantage en fan d’autres genres musicaux. A nouveau les rires. Assis à mes côtés, le second Alain aux yeux verts  et à la silhouette athlétique affirme sa masculinité « La petite barbare c’est un texte d’un féminisme avéré. » « Pourquoi un homme est-il considéré comme un pervers et une femme comme une manipulatrice ? » « La justice est-elle plus indulgente avec les femmes ?» Bonne question Alain. Que répondre ? Je ne sais pas et je me sens démunie face à cette interrogation que j’imagine collective. Je souris. Pour la fleur. Pour les mots. Pour vous. Car le sourire est aussi un mot. Un mot doux et pas un gros cumulus qui refuse le dard du soleil. Entre ou en dehors des murs, lutter. Avec des regards,  je tente de transmettre cette nécessité. Celle de mon personnage. La mienne, aussi. Et lire. Lire pour comprendre. Lire pour aimer et espérer demain même s’il a l’allure d’une planète inexplorée. Il existe, là, à portée de mains. Un livre qui se tend et dont les pages se tournent avec volupté. Tout contre son cœur, on le protège comme un secret. Le secret de chaque lecteur.

15h45, c’est l’heure de la pause sucrée. Comme par magie apparaissent sur la table de lecture des petits LU nappés de pâte à tartiner et des parts de gâteau savoyard concoctés dans les cellules. Ces cellules exiguës où l’on vit à deux. De la peine sur la peine. Envie de chialer. Oui, c’est le bon mot chialer comme ma petite barbare quand elle étouffe de ce qui la brise. 16h00, fin de la rencontre. Comment se dire au-revoir ? Bonne journée, impossible. Je ne dis rien et je remplace les mots par des sourires, encore. Dans une pièce fermée à double tour, Raphaël en charge de la vidéo me filme pour le Canal Interne de la prison. Je perds mes mots.

C’est vraiment l’heure. Je pars. J’ai le cœur lourd. Chantal aussi, je le sens. Nous étions le temps de ces deux heures comme des amis de longue date heureux de parler littérature autour d’un café. Dehors, le ciel n’est même pas bleu. Dans mon sac à main la fleur en aluminium palpite d’une vie singulière. Elle n’est pas périssable.

Astrid Manfredi, le 30 mai 2016

Publicités