Découvrez mon texte : la fille biodégradable …

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Je suis née en 1996. Au mois de juin, même s’il pleuvait des cordes. Les astres prétendent que je suis gémeaux donc d’un tempérament double et versatile. Mes parents m’ont appelée Ophélie car l’année de ma conception ils écoutaient à tue-tête le tube d’Ophélie Winter « Dieu m’a donné la foi ». Depuis, pour éviter les quolibets je laisse croire qu’ils sont des lecteurs avisés de Shakespeare dont je récite avec aplomb les monologues les plus ardus. Dans ma famille on aime le plastique. Les chaussures Made in China achetées trois sous dans des échoppes clandestines et dont les semelles provoquent l’érosion de la voûte plantaire assortie d’une colonie de champignons. Pour manger nous utilisons également des couverts en plastique car ça évite à maman de faire la vaisselle et de dépenser de l’eau chaude inutilement. Quant à ce qu’il y a dans notre assiette, c’est aussi un avatar du plastique. Aucun produit frais. Voilà, j’ai grandi comme ça, abreuvée au soda qui pique, vêtue de fringues en nylon et chaussée de baskets qui empêchent de courir.

A l’adolescence, j’ai vite compris que pour m’en sortir il me fallait carburer à la matière grise et j’ai dépassé mes propres espérances en rentrant à l’Université de Paris. Quand j’ai débarqué dans la capitale avec mes jeans en polyester, mon anorak ignifugé et mes cheveux engloutis sous les extensions, j’ai senti une désapprobation unisexe sur mon accoutrement. Comme si j’émettais des radiations si toxiques qu’elles m’interdisaient tout contact avec mes semblables. Pour remédier à cette solitude intolérable je me suis créée une nouvelle identité. 100% coton, celle-ci. Le bon coton de nos grands-mères tissé sur des métiers ancestraux. Du qui résiste au temps. Du qui ne rétrécit pas mais devient rêche comme les bisous velus de ma grand-mère Fanny. Du jour au lendemain, j’ai donc bazardé la chaleur rassurante du plastique de mon enfance pour me glisser dans les longues chemises froissées de l’âge adulte. J’ai élagué ma tignasse, acheté des chaussures en toile et surtout j’ai lu Stéphane Hessel. Ma révolution indignée était en marche. Aux curieux qui demandaient la profession de mes parents, je répondais par des énigmatiques « Ils travaillent dans le développement durable. » Un chœur d’admiration accompagnait cette révélation sacrée. A force d’économies de bout de chandelle, je modifiais aussi mes habitudes alimentaires et je devins la mascotte du supermarché bio en bas de ma rue. Voyant que je ne roulais pas sur l’or, le directeur me donnait parfois quelques restes de Quinoa aromatisé à diverses herbes gorgées de vitamines dont la date de consommation était périmée. Mes intestins connurent les heures les plus douloureuses de leur courte existence mais je me plaignais en silence et passais comme une flèche devant les pizzas tentatrices et autres steaks de vache folle des rayons surgelés. Je n’avais plus de mauvaises habitudes et le tri sélectif n’avait aucun secret pour moi. Quand une mère de famille de mon immeuble négligeait ce tri et que je la prenais en flagrant délit, c’est avec un regard noir que je lui rappelais son engagement de citoyenne l’accusant de contribuer au réchauffement climatique par sa négligence. Je n’avais gardé qu’une seule faiblesse: la clope. En rasant les murs, je pénétrais dans le bureau de tabac de mon quartier et m’offrais quand je le pouvais un paquet de blondes, des bien musclées, dont la nicotine terrassait mes poumons. Et c’est grâce au contact âpre de cette fumée que je respirais encore. Sur mon lit, je fermais les yeux et j’inhalais de toutes mes forces les précieuses particules cancérigènes.

Quand le mouvement Nuit debout commença à prendre de l’ampleur sur la Place de la République je fus l’une des premières à battre le pavé pour combattre les ennemis du peuple et je fabriquais dans des chutes de coton de flamboyantes banderoles pour exprimer mon dégoût de cette société où le spectacle et l’indifférence avaient remplacé l’affrontement. J’assistais à tous les débats mais c’est dans la lutte féministe écologique que je me sentis le plus utile. C’est ainsi que galvanisée par cette émulation collective je me débarrassais de mes protections périodiques pour investir dans la Cup féminine, une sorte de réservoir en silicone introduit dans l’intimité où s’écoule le sang des menstrues. Sang que l’on reverse ensuite dans la terre des plantes pour la fertiliser. J’étais au top. Il ne me manquait rien. Sauf l’amour d’un garçon, car là je n’avais pas changé d’avis.

C’est sur la place de la République balayée par la pluie rageuse du printemps que je fis sa connaissance. Il s’appelait Noé et portait le même anorak que celui de mon enfance provinciale. Un bleu avec des bandes vertes et une fermeture éclair rouge. L’émotion submergea mon cœur de militante. Quand il s’approcha de moi dévorant à pleine mains un dangereux Kebab aux bienfaisantes odeurs de gras, je voulus le gifler mais je n’en fis rien complètement sous le charme de son blouson qui me rappela les heures futiles de mes roulades dans les bacs à sable. Nous fîmes connaissance en parlant du temps maussade, des saisons qui foutaient le camp et de la société qui suivait le mouvement. Pendant deux semaines, nous nous retrouvâmes chaque soir sur la place. Bras dessus bras dessous nous entonnions l’Internationale et préparions des tracts pour la lutte finale. Noé habitait encore chez ses parents, rue Lamarck. Je l’invitais donc chez moi pour des retrouvailles que j’espérais plus charnelles que politisées. Le jour J je récurais au savon noir et au vinaigre blanc ma modeste piaule et me glissais dans ma dernière acquisition en coton : une sobre nuisette au drapé de vierge mormone. Détachais mes cheveux et installais entre mes cuisses la Cup stérilisée, car manque de bol j’avais mes règles. Pour l’occasion j’avais concocté un repas à faire rougir le plus tyrannique des végétaliens. Une assiette si verte qu’elle évoquait un jardin anglais frémissant sous la rosée. Quand il pénétra dans ma piaule vêtu de son anorak bleu, j’eus envie de m’allumer une clope tant j’étais troublée. Mais je n’en fis rien. Nous broutâmes en silence ma mixture d’herboriste en écoutant les hurlements de ma voisine qui s’embrouillait avec son mec. C’est moi qui pris les devants pour me rapprocher de sa frêle silhouette de jeune homme. Mon corps frissonnait et affolé mon cœur soulevait le fin coton de ma nuisette. Il se laissa faire. Nos mains se lancèrent dans de gauches palpations jusqu’à ce que les siennes avides d’en savoir plus sur mon anatomie ne fassent la découverte de ma Cup débordante de liquide rouge. Son cri fut si puissant qu’il me tétanisa sur le lit. Le temps de relever la tête, il avait déjà disparu et dévalé quatre à quatre les escaliers. Je ne le revis jamais malgré mes tentatives pour le rencontrer et mes nuits insomniaques passées sur la Place de la République. Au fil des semaines le mouvement contestataire s’étiola et moi avec. Le soir me fichant d’être observée je m’envoyais clope sur clope et achetais de grasses quiches aux lardons que je dévorais avec un air de défi devant le supermarché bio. Le directeur ne me disait plus bonjour.

C’est très exactement le premier juin que je pris ma décision. J’allais rentrer dans ma région. Retrouver ma couette qui gratte, mon gel douche senteur pomme verte, mes poupées Barbie étêtées et les coquillettes au Ketchup de maman. J’avais compris une chose. Tout est biodégradable, sauf le cœur. Maman me serra fort dans ses bras quand elle me retrouva sur le quai de la gare. Toute la famille était venue m’accueillir, même ma grand-mère Fanny fidèle à ses poils au menton. Autour de moi, leurs bras de nylon se déployèrent et formèrent un pistil géant qu’aucune abeille ne vint butiner.

Astrid Manfredi, le 09 juin 2016

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