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« La couleur de l’eau » : un roman écossais assoiffé de neige et de pluie

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Avec « La couleur de l’eau » Les Editions Philippe Rey confirment leur vitalité pour dénicher de nouveaux talents féminins, tant en littérature française avec le très émouvant premier récit de Sophie Daull « Camille mon envolée » qu’en littérature étrangère avec ce second roman rugueux et sensuel de la romancière écossaise Kerry Hudson qui obtint en novembre 2015 le Prix Fémina.

Taxé par une poignée de critiques malotrus de roman de gare, ce roman s’il peut se lire bien entendu sur une voie ferrée, se lit avant tout avec délectation tant la narration est menée avec punch et brio et il me fut impossible de lâcher cette histoire d’amour qui n’a rien d’un sucre candi mais revêt les atours littéraires des grandes passions amoureuses entravées par la condition sociale des protagonistes. Pas de larmes de crocodile, ni d’atermoiements sur canapé ou réseaux sociaux dans ce beau texte mobile au lyrisme âpre qui fait la part belle à deux anti-héros nés dans le Londres prolétaire pour l’un et la lointaine et crépusculaire Sibérie pour l’autre.

Dave est le rejeton d’une mère aimante accro à la bouteille qui consacra toute son énergie au bien-être de son fils qu’elle sut choyer avec la vigilance d’une diva fauchée. Pour passer le temps,  le jeune homme court plus vite que son ombre entre les avenues de sa cité hantée de junkies, de pubs crasseux, de chômage longue durée et de filles trop fardées, mais néanmoins vivace de la solidarité des nécessiteux. Marathonien du cœur, il cache un lourd secret et travaille comme vigile pour un magasin de chaussures. Peu d’amour dans sa vie réglée comme du papier à musique, jusqu’au jour où il croise Alena, voleuse à l’étalage à la tignasse hirsute et aux frêles clavicules. Coup de foudre sous le crachin entre ces deux êtres « trop maigres pour être malhonnêtes », cabossés par des existences miteuses. Taiseuse, regard farouche, silhouette délicate, Alena vient d’un pays de neige défiguré par les cités soviets. Peu d’avenir dans ce No man’s Land qui après les diktats du marteau et de la faucille s’est converti à ceux des barres chocolatées et des canettes de bière englouties à la hâte. Le nouvel opium du peuple. Ennui et désœuvrement sont les uniques perspectives. Aussi, lorsqu’une amie de sa mère lui propose  de se rendre à Londres pour mettre un terme à ce miroir sans alouettes, débarque-t-elle lumineuse à l’aéroport d’Heathrow certaine d’y trouver les couleurs qui manquaient à l’hostilité de sa terre natale. Mais au pays littéraire de Kerry Hudson les contes de fée n’existent pas …

Puis, Alena rencontre Dave. S’ensuivra une Love Story où les hésitations du corps ringardisent le psychologisme aride. Où la ligne d’un cou, où les regards captifs, où la sueur perlant sur les draps défaits, confèrent à cette course poursuite sentimentale une puissance imagée évoquant certains longs métrages de Ken Loach ou des Frères Dardenne. Car c’est caméra à l’épaule que Kate Hudson prend la plume et nous délecte de ses talents de sociologue décryptant avec sensibilité et rudesse un monde qui change sans prendre en compte les retardataires et dont Alena et Dave sont les fragiles rescapés. L’une totalement à l’Est et l’autre totalement à l’Ouest. Il faudra beaucoup de tendresse  pour unir la neige et la pluie.

Un magnifique second geste littéraire empreint d’humanisme et de soif de vivre qui sait extraire des raisins de la colère cette sève qui avec ou sans soleil rend la vie plus belle : l’amour.

Astrid Manfredi, le 4 juillet 2016

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Photo de l’auteure

Informations pratiques : 

Titre : La couleur de l’eau
Auteure : Kerry Hudson

Editeur : Philippe Rey
Nombre de pages : 347
Prix France : 20 euros TTC

 

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