août 29

Découvrez mon texte : la plage …

La plage

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Il fait chaud. On crève de chaud. Ils ont annoncé une canicule, la plus importante de toute la décennie. C’est la première fois que je vais à la plage depuis que nous sommes mariés. Oh pas très loin, en Normandie. Un endroit accessible en voiture. J’aurais préféré la Côte d’Azur et son soleil sans concession. Celui qui pique et provoque des plaques rouges sur la peau. Celui des vraies vacances. Mais il a dit pas question, c’est trop coûteux d’aller si loin. Je n’ai pas compris pourquoi car j’ai vu beaucoup de billets dans ses poches. Des billets de cent euros retenus par un élastique. Je n’ai pas osé demander d’où ils venaient et ce à quoi ils étaient destinés. Il s’absente beaucoup ces derniers temps. Le soir surtout. Pour ne pas être trop triste à cause de cette vie devenue si monotone alors que je suis si jeune je repense à notre mariage. Aux préparatifs, à l’excitation de changer de vie, à toutes ces femmes de sa famille proche ou éloignée qui me parlaient comme si j’étais la plus extraordinaire créature du monde. La promise. En cachette, j’avais même bu un peu de champagne ce jour-là, quelques gorgées pour me sentir joyeuse car j’appréhendais ma nouvelle vie d’épousée. C’était Elodie, mon amie d’enfance, qui avait acheté la bouteille. Je l’avais retrouvée en cachette derrière l’immeuble. Elle était gracieuse avec ses cheveux blonds qui chahutaient ses épaules et son rouge à lèvres rouge qui lui faisait une bouche provocante de star américaine. Elle avait proposé de m’en barbouiller pour rigoler. J’avais détourné la tête. Mon mari ne rigole pas avec le rouge à lèvres. Après les quelques gorgées de champagne, j’avais vomi et j’avais englouti des pastilles à la menthe. Le mariage avait été un rêve éveillé, une fête interminable. J’avais l’impression de prendre part au conte des mille et une nuits dont la lecture ensoleilla mon enfance.

Il fait chaud, trop chaud.  A.  mon mari, est dans l’eau avec nos deux petits garçons, des jumeaux. Ils ont fière allure tous les trois dans leurs shorts de bain. Leurs corps jouent avec les vagues. Ils ne cessent de s’éclabousser. Le mien joue avec le sable plus brûlant que ces larmes dont je pressens l’intarissable flot une fois que je serais seule aux toilettes. Le seul endroit où je puisse encore me laisser aller au chagrin. J’y reste de longues minutes prétextant des ennuis de femme sur lesquels il ne me questionnera pas. J’ai la nausée. Je crois que je suis  à nouveau enceinte. Je voudrais avorter et consulter la gynécologue si attentive que je voyais avant mon mariage mais je n’ai plus le droit. « Etre enceinte c’est pas une maladie » a-t-il affirmé. Je n’ai rien répondu. Car si j’avais prétendu haïr ce ventre invasif, il aurait peut-être enlevé mes deux petits garçons. Et ça pas question, je préfère encore avoir le gros ventre. Il n’était pas comme ça avant. Quand je l’avais rencontré au lycée. Il venait me chercher devant l’entrée sur son vespa rouge qu’il entretenait comme un bijou rare et il fonçait sur l’asphalte. J’étais à l’arrière, mes deux mains bien en prise sur sa taille fine et musculeuse. Je le câlinais dans le cou et me grisais de son odeur de savon propre. Qu’est-ce qu’on riait. Qu’est-ce qu’on s’embrassait. On s’en foutait de tout. C’était le bon temps.

Ici en Normandie le ciel a une jolie teinte chagrine. Tantôt aile d’alouette, tantôt d’un bleu fané. Les nuages aussi sont plus ciselés et plus volumineux que ceux de la ville où je vis. Sur la plage les filles déploient leurs corps pain d’épice et jouent au volley en riant de leurs maladresses. A. les regarde. Je m’en aperçois même s’il pense que je ne m’aperçois de rien. Il est beau gosse et bien foutu et l’une des filles lui rend son regard. Duel de vitres teintées. Je baisse la tête. Lui demande si je peux aller me baigner. Il acquiesce. J’ôte mes couches de peau noire. Une première, puis une seconde. Pour arriver enfin à la tenue de bain qu’il m’a offerte. Un truc monstrueux en tissu caoutchouteux qui colle. En même temps je n’ai plus rien d’affriolant à montrer tant j’ai grossi ces derniers temps. Je me laisse aller, c’est surement mieux ainsi. Je retrouve mes jumeaux dans l’eau. Elle est froide et très salée. J’ai envie de boire la tasse, d’y plonger ma tête, de me barbouiller de sel. Il me surveille du coin de l’œil. Tous les trois nous disparaissons sous les vagues. Quand j’en sors, dans un geste naturel j’attrape mes cheveux pour les ébouriffer et les sécher. Je ris, les enfants aussi. M. le plus dégourdi des deux jumeaux me regarde « Maman, maman ta capuche » Ma capuche s’est détachée. Je la vois qui prend la fuite sans demander notre avis, emportée par les rouleaux qui se font plus insistants car le temps s’est couvert. A. a la bouche ouverte prêt à crier. On dirait un poisson pris au piège dans l’hameçon du pêcheur. Mais son cri ne sort pas. Je touche mes cheveux humides et le regarde. Je vois mon reflet grotesque dans les verres de ses lunettes. « Tu l’as fait exprès » Je réponds oui même si c’est faux. Il y a un monde fou sur la plage, il n’ose pas faire de scandale.

C’est comme ça que je suis partie. Avec mes cheveux trempés et mon costume de bain en caoutchouc qui faisait plouf plouf à chacune de mes foulées. Je n’ai pas entendu « Maman, Maman », atteinte d’une surdité de survie. J’ai avancé. Tout droit. J’avais en tête le numéro de téléphone d’Emilie. Elle m’hébergerait ou plutôt ses parents, un gentil couple. Ils avaient été les seuls de mon entourage à m’offrir un cadeau de mariage, une délicate boite en nacre rose. A. l’avait jetée.  Il ne devait déjà plus aimer le rose. Comme une intruse j’ai avancé dans ce village de Normandie et j’ai marché jusqu’à ce que mes pieds saignent. Emilie est venue me chercher avec ses parents dans la soirée. Je m’étais réfugiée sous un porche. L’indifférence m’avait foutu la paix. Quand ils sont enfin arrivés, Emilie m’a prêté ses vêtements. Je grelottais de froid. Ils étaient trop étroits pour ma nouvelle corpulence. Je me sentais boudinée et ridicule dans son jean qui comprimait mes cuisses. Elle n’a rien dit mon amie. Simplement, elle m’a serrée contre son cœur et a prononcé ces mots « Tu as bien fait ». Voilà. Je m’appelle N. j’ai 20 ans, deux enfants, un mari que j’aimais, des cicatrices sur le ventre mais j’ai allumé la lumière.

Astrid Manfredi, le 29/08/2016 copyright tous droits réservés

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