septembre 06

Découvrez mon texte : Jordy Brouillard est mort …

sans_titre_1_43Tandis que tels les guignols du théâtre pour enfant nous tapons sur nos têtes de pioche pour commenter une actualité aussi cynique que moribonde où les hommes politiques déploient une palette de mensonges à faire rougir Pinocchio en personne, où Edwy Plenel l’apôtre de la pensée libertaire défend la Burkini Fashion, où les discours religieux squattent le débat public, où Alain Juppé en chemisette d’été préconise l’identité heureuse alors que personne ne sourit et enfin où tant d’autres d’ici ou d’ailleurs continuent à nous leurrer, Jordy Brouillard est mort dans l’indifférence générale malgré ses nombreux appels au secours envoyés sur les réseaux sociaux.

Petite bouille de chat écorché, grands yeux clairs habités par une lumière brisée, tantôt coiffé d’une casquette, tantôt les cheveux ras, il vivait sous une tente de fortune dans un parc du domaine provincial Blaarmeersen, près de Gand en Belgique. Aucune trace de violence n’a été constatée sur son corps. Comme le commentent les journalistes avant de passer à la prochaine info « Il est mort seul, probablement de faim et de soif ». Certains diront qu’on ne peut plus mourir de faim en Europe, que nous ne sommes pas à Calcutta, qu’une telle misère ne peut pas nous concerner, vraiment. Force est de constater qu’elle existe et que ce jeune homme fragilisé par une enfance plus triste qu’un péplum littéraire d’Hector Malot et bien mort de cette mort que l’on prétend d’ailleurs. Sans aucun adulte pour lui porter secours. Il n’avait que 19 ans, cet âge où l’on ne devrait pas être sérieux.

Placé dès sa petite enfance en famille d’accueil, ballotté d’institutions en institutions, l’affection parentale n’a jamais été au programme de sa courte vie. Devenu par la force des choses un petit délinquant – que faire d’autre ? – il a tenté de retrouver une vie normale dans un logement social avant de tout lâcher et de préparer son « Into the wild » sans Sean Penn pour la direction d’acteur. Livré à lui-même, bien trop seul pour supporter le monde, il a fini dévoré par sa logique individualiste. Sans un regard. Sans un mot. Envoyant sur les réseaux sociaux des bouteilles à la mer sur lesquelles peu s’attardèrent. Après tout chacun a ses problèmes. A sa phrase écrite sur Facebook « Où sont nos amis quand on a besoin d’eux ? » personne n’a daigné répondre. Jordy Brouillard est mort seul de faim et de soif sans aucune caméra pour filmer son naufrage. Dans l’oubli et l’inattention collective. Comme un grand exclu. De ces minorités invisibles dont tout le monde se fout. Aucun comité de défense des Droits de l’Homme n’était présent pour recueillir sa parole d’enfant triste. A croire qu’il existe des misères prioritaires et des combats plus télégéniques que d’autres. Emue, la population belge se mobilise pour lui offrir des funérailles dignes. A défaut d’avoir pu accéder à une vie digne, au soutien d’une famille et des services sociaux, au moins reposera-t-il sous une tombe respectable où quelques fleurs pourront être déposées. Des fleurs blanches, car à 19 ans on est toujours un enfant.

Astrid Manfredi, le 6 septembre 2016 Copyright tous droits réservés

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