septembre 28

Découvrez mon texte : la montre à gousset …

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Enfant Pierre passait le mois d’août chez son grand-père dans une ville sans nom de la grande périphérie parisienne. C’était aussi une ville sans soleil où survivaient quelques pavillons ouvriers cernés par des barres d’immeubles aux façades sévères. Les architectes à l’origine de ce chaos n’avaient pas été emprisonnés. Seuls les habitants l’étaient bien qu’ils possèdent des clés qui ouvrent et ferment les portes de leurs appartements. Après un long trajet sur des départementales où les platanes portaient encore les cicatrices épouvantées des carrosseries, ses parents le déposaient chez le vieil homme comme s’il était un paquet encombrant.  Ils avaient sur une feuille de papier quadrillé noté quelques consignes à l’attention de son grand-père. Le grand-père déchirait la feuille et ses parents quittaient l’appartement en pestant contre ce vieillard acariâtre qui planquait, ils en étaient certains, son pognon sous le matelas.

Une fois la porte franchie Pierre s’installait sous la table de la salle à manger et sortait ses cartes. Il jouait au solitaire. Son grand-père ne le rabrouait pas et le laissait jouer en paix. A sept heures précises le vieil homme l’appelait pour le dîner. Invariablement des flageolets et du veau bouilli. Une fois le repas englouti Pierre embrassait son grand-père sur la joue. A deux reprises. Sa peau mal rasée sentait l’eau de Cologne Mont Saint Michel et le talc. Les journées étaient longues mais Pierre ne s’ennuyait pas auprès de ce pépé sans mots. Au contact du vieil homme, il oubliait les vociférations de ses parents sur l’argent insuffisant., la vie trop chère, le travail sous payé et les autres tracas sans solution du quotidien. Un été pépé Maurice disparut pour toujours. Une crise cardiaque. Une foudroyante. Il ne désirait pas être sauvé. Il avait fait son temps. Il l’avait même écrit sur un bout de papier « J’ai fait mon temps. Débrouillez-vous » Avant l’arrivée des pompes funèbres, pépé Maurice fut installé sur son lit de mort. Les croque-morts l’avaient vêtu de son costume noir amidonné. Celui qu’il portait le jour de son mariage avec Odette.  Malgré ses rides, il avait l’air d’un jeune homme maladroit qui se rend à son premier rendez-vous. La mort lui avait rendu sa jeunesse. Sur sa poitrine était posée une montre à gousset dont le mécanisme ne fonctionnait plus mais dont les reflets argentés captivèrent Pierre. Tout d’abord hésitant il se rapprocha de l’objet, vérifia que la pièce était vide, puis animé par une irrépressible pulsion il déroba la montre à gousset et la planqua dans sa chaussure. Au contact de la chaleur de son pied, elle se remit brusquement en marche. Tic tac, tic tac. Tic tac. Pépé Maurice  avait enfin trouvé les mots.

Dans la précipitation ou par négligence personne ne s’aperçut du larcin de Pierre. Pépé Maurice fut emporté par les croque-morts puis déposé dans une boîte en bois. « Pas trop chère » avait dit sa mère. « Car après tout il ne se rend plus compte de rien » avait-elle rajouté. On ne retrouva pas d’argent sous le matelas de pépé Maurice. Les obsèques eurent lieu dans la ville sans soleil où pépé Maurice avait toujours vécu. Il n’y avait pas grand monde pour lui rendre un dernier hommage et comme prévu il se mit à pleuvoir. Surpris par la brusquerie de l’averse les rares intimes présents ne s’attardèrent pas. Pierre ce jour-là ne pleura pas et ne partagea pas son chagrin. Il garda par la suite cette habitude de peu se confier. Aujourd’hui, Pierre n’a pas vraiment réussi sa vie mais il s’en moque. Après bien des hésitations et de multiples déménagements il a au décès de sa mère décidé de vivre dans la ville sans soleil où repose son grand-père. Il s’y trouve bien malgré les mises en garde de quelques proches qui l’invitent à renouer avec l’agitation parisienne. Pierre porte toujours la montre du pépé dans la poche de son veston. Silencieuse depuis de nombreuses années, la montre dérobée sur la poitrine de son grand-père lui dit que l’enfance vit encore dans sa poche. Et il sourit.

Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés, le 28 septembre 2016

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