décembre 29

Découvrez mon texte : Erika Hermann…

arton6238-resp1024

T. Lux Feininger, Etudiants sur l’escalier du Bauhaus, photographie, 1927 copyright Bauhaus Archiv Berlin

Je suis Erika Hermann. En 1922, j’avais vingt ans. Je n’étais douée en rien, sauf pour le dessin. Dessiner, c’était me réchauffer et m’extraire de la brisure sèche laissée par la Grande Guerre où tant d’hommes à peine sortis de l’enfance avaient trouvé la mort au nom de cette immuable disposition humaine à adorer la haine et à la perpétuer. Je ne savais pas quoi faire de ma vie, ni dans quel sens la diriger et je passais de longues heures à réfléchir sur l’incertitude de mon avenir. Je ne trouvais personne à qui confier ma peur.  Le réel avait repris ses droits, les femmes s’occupaient de leurs éclopés encore assaillis de visions d’horreur et ayant pour certains trouver refuge dans la cécité. C’était le cas de mon père, il avait cessé de voir. Mais ma jeunesse ne pouvait pas se permettre d’être non-voyante et en moi frémissait un besoin illimité de liberté, de rondeur, de sensualité. Je rêvais de rencontrer des jeunes gens de mon âge, de faire la fête,  de boire du schnaps au goulot, d’embrasser des filles et des garçons et de croquer sur la feuille blanche cet élan affranchi des règles et des outrances rouges de la guerre. Mon frère, le seul auquel j’aurais pu confier cette sève que je laissais se tarir en m’isolant, était mort  dans les tranchées et notre foyer naguère éclairé de ses rires était devenu un tombeau silencieux aux fenêtres étroites. Plus que tout je désirais reconstruire notre maison. En faire une une sorte de paquebot insubmersible, aussi lumineux que suffisamment protecteur pour faire face aux outrages du temps. J’ignorais alors que nous étions nombreux à vouloir la même chose. Ce  fut au hasard d’une discussion à la bibliothèque que j’entendis pour la première fois parler du mouvement « Bauhaus » dont j’ignorais l’existence, trop accaparée que j’étais à accompagner le deuil de ma famille. Et c’est cette discussion qui me décida.

Quand je franchis pour la première fois la porte de l’école « Bauhaus », il neigeait à gros flocons sur Weimar et l’Ilm était parsemé de cubes de glace d’une blancheur annonciatrice de renouveau. C’était un vrai hiver allemand comme je les aimais dans mon enfance. C’est une jeune fille qui ouvrit la lourde porte d’acier de l’école derrière laquelle s’agitaient et phosphoraient des jeunes gens désireux d’inventer l’avenir et la beauté utile. Elle était vêtue comme un homme et fumait un cigare. Elle me dit se prénommer Silke tout en déposant un  baiser sans souffle sur ma joue. Elle y laissa une trace de son rouge à lèvres. Sulfureux. Erotique. Direct. J’étais au bon endroit. Je lui fis part de mon désir de rejoindre le mouvement, de bâtir à leurs côtés un autre monde à la fois plus sûr mais aussi plus coloré et ouvert sur le changement. Un monde où chacun aurait sa place et où la condition sociale ne serait pas l’élément clé pour accéder à cette place. Elle m’approuva en riant et me conduisit dans une grande pièce rectangulaire aux angles mornes où étaient inconfortablement installés sur des chaises métalliques des étudiants vêtus de tenues fantasques mais dont l’attitude studieuse démontrait qu’ils n’étaient pas là que pour s’amuser. Je fus déçue par cette ambiance peu chaleureuse, alors que j’espérais des jetés de confettis, des arabesques Viennoises, de la musique jazz et des brumes d’opium. Dépitée et anxieuse,  je m’assis  un peu à l’écart sur une chaise métallique et me mis à dessiner le visage anguleux de ma voisine dont la chevelure blonde était étreinte par un béret noir rehaussé d’un dahlia jaune. A l’issue de la séance de travail le maître, c’était ainsi qu’ils appelaient l’enseignant, me félicita pour la précision de mes lignes. Je rougis. Cette salle aux vastes baies vitrées souvent sales et jonchées de fientes d’oiseaux je la fréquenterais pendant deux années et c’est par le hasard d’un oeil que j’ignorais si affûté que je devins l’une des photographes officielles du mouvement . Je le suivis  à Dessau, où il m’arriva de croiser Kurt Weil dont j’admirais la collaboration avec Bertolt Brecht, et ensuite à Berlin. Je nous photographiais dans toutes les circonstances de nos vies avec la certitude qu’il me fallait figer ces instants car je pressentais l’impermanence qui les menaçait. Que cette liberté et cette ode à l’utopie seraient vouées à disparaître. Que tôt ou tard surgirait du ventre fécond de la colère un monstre malfaisant qui viendrait détruire nos croyances. Ce fut quand notre mouvement prit ses quartiers à Berlin en 1932 que je perçus la tragique issue qui mènerait à sa  dissolution. Dans les rues de la capitale on voyait de plus en plus de jeunes gens vêtus de chemises brunes, de jeunes filles zélées distribuant des tracts pour un retour immédiat de l’ordre moral. La police de la pensée se parait de blondeur. La fête des sens et de l’illusion était terminée, l’orchestre avait déserté. Alors qu’un soir je flânais tranquillement  sur la Rilke Strasse, naguère chatoyante de futilité, une vieille harpie m’insulta car je portais un pantalon et étais coiffée d’un feutre masculin. Elle me traita d’invertie, de pousse au crime, de dévoyée et cracha sur le bout  de mes souliers vernis. C’était la fin. Les loups étaient entrés dans la ville et leurs hurlements allaient bientôt assaillir le cœur des hommes. Ils allaient faire de moi une autre femme. Une femme étoilée.

Astrid Manfredi le 29 décembre 2016, copyright tous droits réservés.

Publicités