juillet 11

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Sagan absolument

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Je fis la connaissance littéraire de Sagan quand j’étais jeune. Il me semble que j’avais 18 ans. Aussi puis-je affirmer que j’étais jeune car je vais bientôt fêter mes 47 ans et que presque trente années me séparent de la lecture de « Bonjour Tristesse ». Ce roman que l’on vous confie à cet âge où l’on ne doit ni être sérieux ni se hâter de le devenir. On m’avait dit « Lis-le. » « C’est un roman initiatique qu’une jeune fille moderne doit lire. » Je dus le laisser traîner quelques mois parmi le fourbi de ma table de nuit avant de le saisir et de ne plus le lâcher. Me demandant comment j’avais pu attendre si longtemps. Comment j’avais pu laisser ce texte prendre la poussière et l’oubli. Je crois que j’étais en vacances quand j’ai ouvert ses premières pages. On ne pouvait trouver meilleur moment pour découvrir ce roman d’été écrit par une très jeune fille qui n’ignorait déjà plus la fugacité de la belle saison. Et c’est cela qui me plût. Qu’une jeune fille de mon âge, eut été capable d’écrire cette phrase «Sur ce sentiment inconnu, dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. » qui bouleversa à tout jamais mon rapport à la littérature. Je sus que plus jamais je ne lirais de la même façon et qu’il me faudrait explorer les voies sinueuses de la mélancolie sans bien comprendre où elles me mèneraient. Mais a-t-on à 18 ans le désir de suivre une direction imposée ? J’étais de celles qui ne croyaient pas aux injonctions de réussite et je compris tôt que ce que l’on nomme l’échec, invariablement accolé à l’adjectif cuisant, est en réalité le souffle de toute création et que la réussite n’est que son rictus éphémère.

Suivirent d’autres lectures de celle que François Mauriac baptisa en 1954 « Le charmant petit monstre. » Un sobriquet tendre donné par celui qui fit du destin des cœurs enfouis sa croisade littéraire. Je garde le souvenir de « Aimez-vous Brahms », « Des merveilleux nuages », de « La Chamade ». De ces héroïnes et héros tantôt empesés de convenances ou tantôt écarlates de leur désenchantement. Je me souviens de pianos à queue, de villas bien entretenues, de femmes aquarelle fumant des cigarettes blondes, de draps défaits, de pluies inattendues, d’amours non partagées, d’attentes impuissantes et de cris mordant la nuit. Je me souviens aussi du visage et de la silhouette frêle de Sagan. De sa moue de chat écorché, de ses balbutiements, de son whisky à gogo, de ses accidents de voiture, de son nez trop poudré, de sa petite musique qui finit par composer une grande symphonie humaine. Sagan était de celles qui se jettent dans les flammes et qui ont encore le toupet d’en ressortir à peine décoiffées. Je l’imagine lissant sa jupe portefeuille en tweed stylisée par Peggy Roche. Je l’imagine s’envoyant des triple Martini de routard sans perdre la face ni le sens de l’ironie. Je l’imagine adolescente, ses beaux yeux pâles se perdant dans les eaux azuréennes d’une méditerranée vierge de touristes. Je l’imagine seule et vieillissante sans bagnole  ni pognon recluse dans une propriété de Normandie trop humide. Je l’imagine au bras de Tennessee Williams, de Carson Mc Cullers, de Rudolf Noureev. Trinquant avec François Mitterrand ou Catherine Deneuve. Pleurant à chaudes larmes sur les pages révoltées de Camus et dansant toute la nuit au bras d’un homme sans lendemain. Ainsi était Sagan. Faite pour être imaginée. Et l’imaginer encore ou à nouveau c’est aussi découvrir ce petit bijou paru au livre de poche sobrement intitulé « Chroniques 1954-2003 ». Avant-propos de son fils Denis Westhoff qui eut la lourde tâche de relire et d’agencer les innombrables chroniques de cette mère qu’on imagine avec difficulté dans la sagesse de ce rôle. A tort, peut-être.

Et, à nouveau, après des années sans avoir voyagé aux côtés de la plume de Sagan, la magie opère. Ce n’est pas une magie ensorcelante comme celle de Duras mais celle plus effrontée distillée par une gamine précoce et futée. Une magie de l’enfance qui n’abdique jamais alors même qu’elle était vieille et que son corps trahi par ses excès ne la soutenait plus. Toujours,  il y eut chez Sagan cet appel de et vers la vie. Vers plus de vie. Une vie où la solitude est un abîme dont on s’entoure comme on laisse son annulaire se sertir d’un solitaire. Une vie où l’on rit à gorge déployée car le faste d’aujourd’hui sera mort demain. Une vie où l’on rencontre les villes, les corps, les célébrités, les politiques sans renoncer aux visites sur les lieux de l’enfance. Cette propriété familiale dans le Lot. Les Causses mauves, le chat qui ronronne, le temps qui s’épuise, le grenier-bibliothèque où elle crevait de chaleur mais qu’elle ne parvenait pas à quitter tant la littérature était là. Déjà. Présente. Cette littérature dont elle fit toute sa vie. Cette littérature qu’elle brûla comme une chandelle de châtelaine, par les deux bouts.

Ainsi disparut en 2004 Françoise Sagan à l’hôpital d’Honfleur près de son ancienne résidence d’Équemauville qui ne lui appartenait plus mais dont elle avait gardé la jouissance. Quelques années avant sa disparition, elle rédigea cette épitaphe dont je suis incapable de dire si elle est drôle ou tragique : « Sagan, Françoise. Fit son apparition en 1954, avec un mince roman, Bonjour tristesse, qui fut un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une œuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même. » C’est pour cette raison que je l’aime. Pour ses bleus à l’âme foudroyés par son éclat de rire.

Astrid Manfredi, le 11 juillet 2017. Copyright tous droits réservés.

Titre de l’ouvrage : Chroniques 1954-2003
Edition : Le livre de poche
Nombre de pages : 681
Tarif : 8,90 euros TTC

Le musée imaginaire de Françoise Sagan

Photo de Françoise Sagan

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