novembre 20

Découvrez mon nouveau texte : Miss Dior

Je vous invite à découvrir mon nouveau texte intitulé « Miss Dior ». Il fait suite à ma participation à l’atelier d’écriture organisé par Laurence Verdier au Musée des Arts Décoratifs autour de l’exposition dédiée à Christian Dior.

3f06f4cae500bfc065122ac728f276e8Quand chaque matin Mademoiselle se rendait au 30 avenue Montaigne, l’hôtel particulier où Monsieur Dior avait installé ses ateliers, elle portait été comme hiver une étole d’un bleu écluse. Cette étole, je l’appris  bien plus tard, lui avait été offerte par un jeune homme qui s’était éteint dans une fumerie d’opium de Shanghai. Le bruit courait qu’ils s’étaient follement aimés mais que désargenté et ne pouvant lui bâtir le Taj Mahal il s’était contenté de cette soierie d’un bleu écluse. « Ce bleu où valsent les péniches disait-elle ». Elle portait le frêle morceau de tissu avec une bravoure touchante et avec toute l’énergie de son jeune espoir. Certaine qu’elle retrouverait dans un club louche de Tanger son poète incompris. Elle sentait bon Mademoiselle Dior. Une fragrance de muguet bonne chance qu’éclipsait sans la dissimuler celle plus orientale du jasmin. Elle ignorait qu’elle exhalait cette seconde odeur plus grisante. Celle des femmes qui tôt ou tard feront de grandes folies pour les hommes. A en mourir. Et la femme que j’étais n’ignorait plus la morsure de l’amour fou. La trace indélébile qu’elle laisse au creux de la gorge comme si quelque chose s’y était creusé à son insu.

Toujours courtoise, Mademoiselle n’oubliait jamais de nous saluer. Nous autres les couturières, les petites mains ou premières d’atelier statufiées en rangées exemplaires dans l’atelier de Monsieur Dior. Bien qu’âgée de 30 ans, elle avait conservé cette sorte de bienveillance juvénile qui m’attendrissait. Il faut dire que j’étais sa préférée. Je mesurais sa sympathie à la trace ténue que son rouge à lèvre laissait sur ma joue lorsqu’elle y déposait ses lèvres écarlates. Cette empreinte, Monsieur Dior la remarquait depuis son bureau aux vastes baies vitrées et me la signalait d’un geste de la main. Je m’empressais de la faire disparaitre encore rougissante de l’intérêt que me portait Mademoiselle. Sa sympathie était aussi intimement liée à cette robe de bal d’un rose nuageux que je lui avais confectionnée pour une occasion dont je n’appris rien car je n’étais pas la confidente de Mademoiselle. Nous étions liées par le silence éloquent des femmes. Le lendemain du bal, elle me rapporta sa robe dans une boîte ceinte par un élégant ruban noir de deuil et je sus sans même l’ouvrir qu’elle avait été déchirée. Mais c’était le destin des robes de bal. Etre réduites en mille fragments mousseux par les mains expertes et fortunées de ceux qui en avaient passé commande. Une telle robe ne pouvait pas se permettre d’être portée une seconde fois. C’était la robe d’un seul moment.

Lorsque Monsieur Dior déambulait dans les allées de l’atelier inspectant avec vigilance notre ouvrage, il s’attardait une seconde fois sur ma joue. Il avait cette phrase. «Mademoiselle est à nouveau passée par là » tandis que pris au piège dans un dé à coudre mon index floquait le velours destiné à la doublure du manteau Arizona de sa nouvelle collection. Ce manteau lui avait été inspiré par Mademoiselle, par sa façon si vive de bouger et de chahuter les temps morts.  La fluidité de sa coupe, le rouge violent de son lainage, ses larges poches destinées à une foule de secrets, évoquaient avec précision la jeune femme agile et impétueuse qu’était alors Mademoiselle. Profitant d’un instant d’inattention de Monsieur Dior, j’aimais la voir claquer la portière de sa voiture décapotable qu’elle conduisait elle-même. Mademoiselle n’arrivait pas mais surgissait tel un orage inattendu et gorgé de chaleur. Ses éclairs de joie étaient une déflagration dans la cathédrale de silence et d’exigence qu’était notre atelier. « I am coming, i am coming » tempêtait-elle de sa belle voix grave abîmée par de longues cigarettes brunes. Elle était ce flocon pourpre éclairant l’atmosphère monochrome des couturières en blouse blanche.  Et de cette fantaisie nous en avions besoin. La guerre était encore proche et si le bruit des bottes s’était tu, celui de l’amertume était toujours bien installé dans le cœur de nombreuses filles de l’atelier. Dont le mien que la guerre avait sérieusement éprouvé car j’avais eu la malchance de tomber amoureuse d’un allemand. Ma tignasse rousse avait échappé aux ciseaux des redresseurs de tort mus par la vocation du bien et j’avais précipitamment quitté Versailles pour Paris sans un regard pour cette France d’avant. Aussi, le sourire de Mademoiselle, la rumeur bienveillante de ses talons aiguilles sur le parquet de notre atelier étaient-ils devenus ma Libération. C’est pendant l’essayage du manteau Arizona, – qui fut pour nous toutes un instant d’enfance tant ce vêtement chatoyant donnait à Mademoiselle l’allure d’un chaperon rouge – que j’appris son départ. Nous étions en 1949 et Mademoiselle devait partir aux Etats-Unis pour y épouser un banquier dont la pyramide de dollars servirait  à renflouer les affaires de Monsieur Dior. Car si le New-Look avait séduit les femmes du monde les commandes tardaient et il manquait à la Maison Dior des capitaux étrangers. Contre toute attente Mademoiselle semblait le prendre bien mais lors de l’ultime essayage je saisis l’intimité de son regard et je sus qu’elle était malheureuse. Ainsi vêtue, elle me fit penser à une pomme d’amour délaissée par son prince charmant. Et je fus triste comme si Mademoiselle avait été ma petite sœur. Triste de savoir que ses lèvres écarlates ne se poseraient plus sur ma joue.

Peu avant le départ de Mademoiselle, Monsieur Dior toujours à l’affût de nouvelles idées, se mit en tête de créer un parfum couture qui prolonge la silhouette New-Look. Il passa des heures dans son bureau entouré de publicitaires pour trouver un nom chic. Et je ne sais pas ce qui me prit mais cette idée changea le cours de ma vie. Les jambes flageolantes je me permis d’entrer dans le bureau de Monsieur Dior et clouai le bec à l’aéropage de créatifs en leur suggérant d’appeler ce parfum « Miss Dior ». « Comme Catherine, votre sœur car c’est ainsi que vous l’appelez quand elle arrive chaque matin. « Ah voilà Miss Dior, c’est ainsi que vous l’appelez » Me préparant au pire je retrouvai ma machine à coudre mais au regard que Monsieur Dior me lança je sus que mon idée était la bonne. Oui, ce parfum lui ressemblait. Les fraîcheurs des notes de tête, les beautés florales du jasmin, des roses de Grasse et des fleurs d’oranger qui le composaient évoquaient instantanément Mademoiselle. Une goutte de pluie poudrée, une pantoufle de vair, un rayon de soleil sur le Danube ou peut-être une robe de bal déchirée par un soir d’orage.  Miss Dior, notre parfum de cœur.

Je ne revis Mademoiselle à l’atelier qu’à l’été 1952. J’avais suite à ma trouvaille inattendue était nommée première d’atelier par Monsieur Dior. Toutefois, nous n’évoquions plus jamais Mademoiselle. Mais lorsque je la revis et qu’en guise de salut je sentis la pression bienveillante de sa main sur ma blouse, je sus que plus jamais je ne pourrai lui confectionner une robe de bal faite d’un assemblage de tulle rose. Bien que toujours élégante dans son sobre manteau en lainage prune savamment noué à la taille, elle avait laissé s’échapper entre les allées du 30 avenue Montaigne le philtre de sa jeunesse.

Astrid Manfredi

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