Robot-Cats-for-the-Elderly-by-Hasbro

Ma femme. Ma femme avait la peau douce. Cela fait deux ans qu’elle est morte.
C’était en novembre. Le 13 novembre 2015. Elle est morte dans notre lit. Son cœur s’est arrêté. Certains diront que c’était à cause du froid car il s’était mis à geler durant l’automne 2015. Un gel rigoureux et cassant identique à ceux de mon enfance. En fait, je crois que son cœur avait usé toute sa vie. Il n’était pas malade il était simplement parvenu à son terme. Comme à l’accoutumé j’avais regardé le journal télévisé. C’était peu avant les terribles attentats de Paris. Après les informations j’avais éteint le poste de télévision pour la rejoindre. C’était devenu notre habitude. Je pénétrais dans notre chambre et je la trouvais soit somnolente, soit plongée dans un de ces romans qu’elle se plaisait à relire. Mais ce soir-là elle ne faisait ni l’un ni l’autre. Elle était morte malgré ses yeux grands ouverts et presque rieurs. Je l’ai su tout de suite en observant la position de son corps. Ce corps qu’elle s’efforçait de maintenir digne était prostré dans une langueur qui lui était inhabituelle. Sa présence aussi s’était évaporée. Ne restait que son enveloppe corporelle et l’étrange sensualité de sa posture. Elle me sembla plus jeune. Elle avait retrouvé dans la mort l’appel du désir. Ce désir qui ne cessa jamais de nous unir durant toute notre vie conjugale. Je n’ai pas osé la toucher. Elle était si belle, aussi belle que lors de notre première rencontre. J’ai ôté mes pantoufles, me suis installé sur le rebord du lit et j’ai caressé sa main. Elle n’était pas encore froide mais toujours tiède de la chaleur des draps. Son livre était tombé sur la table de chevet et il avait dans sa chute déstabilisé la lampe en verroterie que je lui avais offerte lors de notre seul et unique voyage en Italie. En chaussant mes lunettes, j’ai aperçu le titre du roman « Une vie » de Guy de Maupassant. J’aimais la regarder lire, j’aimais le son discret et métallique que faisaient les pages lorsqu’elle les tournait. Le piètre lecteur que j’étais avait alors l’illusion de lire avec elle. En chien de fusil je me suis blotti contre celle qui avait fait de moi un homme et j’ai trouvé le sommeil.

Le lendemain, j’ai pleuré. Des larmes lisses et compactes comme les cailloux parsemant l’allée de notre pavillon. Le corps de Lucette était devenu glacial. Je n’avais pas envie d’appeler les enfants. Pas envie d’effusions, ni de condoléances. Et je reconnais que je ne désirais pas les voir. J’étais las de leur compagnie et de leurs angoisses incessantes sur mon état de santé. J’estimais être en forme et seule la vitesse m’était devenue étrangère.  Or, à notre époque son absence ne suscitait que des soupçons. Aussi, l’amour que je leur portais s’était au fil du temps étiolé jusqu’à parfois s’absenter comme c’était le cas aujourd’hui. Lucette avait 85 ans. Lucette n’était pas souffrante. Elle n’aurait pas aimé qu’on la pleure ainsi car elle n’ignorait pas quelle injustice pouvait entourer la longévité. Par le passé, elle avait été aide-soignante et elle savait le déclin des corps. J’ai retardé la conversation avec mes enfants. Retardé ce que le langage usuel nomme la terrible nouvelle. J’ai fermé les yeux de Lucette, remonté le col de sa chemise de nuit, brossé ses cheveux clairsemés et j’ai remis à son annulaire gauche l’alliance qu’elle déposait chaque soir sur la table de chevet. C’était une modeste alliance en argent. J’ai le souvenir de Lucette la brossant au vinaigre blanc pour qu’elle recouvre son éclat. Malgré la rigidité de son doigt, l’alliance a glissé aisément et la trace blanche a de nouveau été comblée par la brillance du métal. J’ai reposé dans sa bibliothèque le roman qu’elle lisait et redressé la lampe en verroterie. L’une des breloques n’avait pas résisté à la chute et de minuscules morceaux de verre rose parsemaient la moquette. A l’exception de ce détail, tout était à sa place et cette harmonie soulagea mon chagrin. On aurait dit qu’elle vivait encore et qu’elle allait bientôt m’appeler avec ce filet de voix que le temps avait dessiné sur ses cordes vocales. « Eugène, j’ai envie d’un café, tu sais un café américain » « Peux-tu me le porter au lit ». Elle aurait alors repris la lecture de son livre en attendant de porter à ses lèvres le breuvage odorant. Venant de la chambre j’aurais à nouveau entendu sa voix « Eugène, tu devrais lire ce livre. Il est tellement bien qu’il me donne envie de rester au lit pour le poursuivre ». Elle aurait émis un petit rire. Car à partir d’un certain âge on ne peut plus rire à gorge déployée. Mais, prise de remords elle se serait levée pour me rejoindre dans la cuisine et m’aider à faire la vaisselle de la veille. Lucette n’était pas de ces femmes qui se laissent aller. En dépit de la faiblesse de son corps, elle tenait à être à mes côtés pour remplir sa part des tâches ménagères. Après une longue heure à faire la vaisselle et à papoter , elle se serait rendue dans la salle de bain pour se débarbouiller. Nous ne prenions plus de douche ou de bain. Désertées par le sébum nos peaux n’étaient plus souillées par la crasse et le contact du gant de toilette était suffisant. Ce que nos enfants encore agités par le mouvement perpétuel de la vie ne parvenaient pas à comprendre s’imaginant que nous étions trop las pour y parvenir. C’était un peu le cas mais cette odeur de vieux qui nous entourait n’était pas celle de la saleté mais celle de la décomposition de notre chair.

Vers 10h00 j’ai pris mon téléphone pour appeler les enfants. Un nouveau téléphone surmonté d’un clavier avec de très gros chiffres. J’ai commencé par Martine car c’était la plus émotive. Surtout depuis que son mari l’avait quittée pour un homme. Nous n’avions jamais su la consoler face à cette épreuve. Surement dépassés par une situation qui à notre époque aurait été tue. Comme prévu, elle hoqueta, hurla à la mort et son numéro de pleureuse italienne installa dans ma poitrine une inconfortable inquiétude. Puis, je composais le numéro de Maurice. Il était sur répondeur et je lui laissais un message sobre « Ta mère est morte ». A 65 ans Maurice travaillait encore dans les affaires et il était toujours injoignable ou absent. Féru de voile, il disparaissait parfois de longs mois en mer sans donner de nouvelles. Enfin, j’appelais Clotilde, ma préférée, ma petite dernière. Clotilde ne pleura pas, elle dit simplement « J’arrive » et raccrocha avec cette fougue qui avait toujours été sa signature depuis l’enfance. Après les coups de téléphone, je suis sorti prendre l’air. J’ai oublié de fermer la porte du pavillon et celle du portail. En chaussons, j’ai traversé la rue et je me suis dirigé vers le square. Nous étions samedi et malgré le froid des gamins s’y ébrouaient déjà s’envoyant à la figure des poignées de feuilles mortes. Sur un banc à proximité de l’entrée je me suis assis et les ai regardés. Admirant leur vivacité et me laissant porter par l’impétuosité de leurs rires. A mon tour, j’ai tenté de me baisser pour ramasser une poignée de feuilles. J’y suis parvenu et au contact des feuilles rousses j’ai libéré mes larmes sans les dissimuler. Ce banc c’était le nôtre, nous y venions tous les matins admiratifs à chaque saison des transformations de la nature. Lucette aimait l’automne, les odeurs flétries de la terre, sa chaleur exhumée sous le fatras de compost et les marrons qui parsemaient les allées du square. L’an passé, le pied gauche de Lucette avait vrillé sur l’un de ces marrons. Elle avait dû rester alitée tout l’hiver suite à cette chute. Me voyant seul le gardien s’est approché. Il avait l’air inquiet. Mes larmes m’ont épargné ses commentaires. Il s’est simplement assis à mes côtés et a dit cette phrase « Il va faire beau aujourd’hui ». J’ai hoché la tête, me suis levé sans réclamer son aide. Clotilde n’allait pas tarder à arriver et je voulais être là. Qu’elle ne s’inquiète pas, ma préférée. Ma douce tempête au cœur vibrant de cette bonté transmise par sa mère. Une rafale de vent m’a fait réaliser que j’étais sorti sans mon manteau. Je ne sortais jamais sans mon manteau quand Lucette était là.

Astrid Manfredi, le 7 mars 2018

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4 comments on “Découvrez mon nouveau texte : Ma femme …

  1. J’ai lu ton texte doucement , et une larme a coulé. Il m’a rappelé ma grand-mère adorée. Oui les aventures intimes se reconnaissent Comme le dit Corinne Blumberg. Félicitations.

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  2. kistila

    Tres beau aussi bien dans l’ecriture que pour le contenu!!
    Les mots « justes » et « pudiques » …
    Merci et felicitations

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  3. Corinne Blumberg

    ton texte est magnifique ma chère Astrid. Je ne peux rien ajouter…les aventures intimes se reconnaissent . Je t’embrasse Corinne

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  4. Anonyme

    Tellement triste

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