avril 02

Découvrez mon nouveau texte : Rayon d’or …

RAYON D’OR

20133918_originalEn juillet 1870, j’ai rencontré Edouard Detaille Place du Tertre. De ce peintre estimé, ami des puissants et admiré pour le naturalisme de ses scènes de bataille, je ne connaissais ni le nom ni la renommée. Il faut dire que du haut de mes 16 ans je ne savais pas grand-chose de la vie et encore moins de celle qui s’invite dans le grand monde. J’avais pour seule fortune un chevalet, une poignée de  pinceaux et quelques rares tubes de gouache et de peinture à l’huile. Sur cette place perchée avec effronterie sur les hauteurs de Paris, je faisais comme tant d’autres artistes sans le sou. Je réalisais des portraits de grisettes, de cocottes rêvant du destin de « Nana », de dames endimanchées, d’enfants engourdis de sommeil et d’aïeuls chancelants exhibant leurs décorations de guerre. Du talent, j’ignorais si j’en avais car peindre je l’avais appris intuitivement simplement porté par l’élan de retranscrire l’histoire d’un visage sur la toile. Rien ne me comblait plus que le ravissement des clients dont mon pinceau avait su exalter les traits et les plus infimes expressions. Quand Edouard Detaille se présenta à moi, il m’offrit quelques généreux billets, un café très arrosé et un projet. Peindre la plus belle femme de Paris et ses ancêtres. Enivré par l’absinthe je crus qu’il se méprenait ou pis encore se moquait du blanc-bec que j’étais. Mais sa demande était ferme et sans équivoque et il me donna rendez-vous le surlendemain à 10 heures au 53 Boulevard Malesherbes ou vivait celle qu’il surnommait rayon d’or. Bien que disgracieux le visage d’Edouard Detaille revêtit à l’énoncé de cette expression la grâce éperdue d’un étourdi en attente de perdre son pucelage. Il repartit dans un fiacre évoquant un convoi mortuaire, le corps ceint d’une ample cape aussi noire que soyeuse, et d’un geste grandiloquent de la main salua le petit peuple affamé de la bohème.

Je crus à une apparition mais la serveuse gironde qui nous avait abreuvés de café et d’absinthe confirma que je ne rêvais pas. Elle me pinça le bras, passa sa langue fiévreuse sur ses lèvres et prononça ces mots demeurés intacts dans ma mémoire : « Tu en as de la chance Germain. »

Jusqu’au jour du rendez-vous je dormis mal, tournant et retournant dans ma tête la discussion avec le grand peintre. Convaincu qu’un malentendu serait à la clé de ce rendez-vous et qu’une fois parvenu boulevard Malesherbes je repartirai aussi sec sur mon perchoir Montmartrois. Mais ce ne fut pas le cas et c’est comme un milord que je fus attendu au 53 boulevard Malesherbes où un vent fripon agitait le feuillage des marronniers arborant cette avenue grisée par un parfum de vanité et de stupre.

Rayon d’or m’attendait en personne sous la marquise de son hôtel particulier. Et je compris pourquoi les hommes la surnommaient ainsi. Le soleil de juillet semblait avoir été convoqué par les divinités de l’Olympe pour l’éclairer. Alors que l’âpreté matinale de son éclat aurait enlaidi n’importe quel visage, il sculptait le sien avec la délicatesse d’un pinceau bienveillant, y déposant des ombres mystérieuses et chatoyantes, rehaussant les ondulations de sa longue chevelure rousse. Elle n’était pas une femme. Elle était un ailleurs, un paysage abusif de beauté ou les élans d’un océan éructant de passion. Bien que floutés parmi d’innombrables voilages de courtisane les contours plantureux de sa silhouette invitaient à tous les sacrifices et je mettais au défi le plus grand dévot de ne pas y succomber. Ses yeux très clairs et enfoncés dans les orbites, cernés de défi et de convoitise, happèrent les miens tandis qu’elle me présentait une ravissante main potelée dont chaque doigt était surmonté de pierreries tape à l’œil. Mais sur elle le grotesque se transformait en divin et bien qu’encore striée par les marques de l’oreiller la peau diaphane de son visage installa dans mon cœur les brisures fatales du coup de foudre. Elle se présenta avec une voix fluette : « Valtesse de la Bigne. » « Vous êtes le peintre j’imagine. » Elle rit et m’invita à la suivre. J’étais tétanisé sous la marquise, incapable de mettre mon corps en mouvement, honteux de mon costume râpé, de mes odeurs de pieds, de mon haleine de chou rance et de la brillantine qui empesait mes cheveux. Accablé par ma pauvreté et celle de mes souliers élimés. Mais à nouveau elle m’appela « Entrez donc Germain, je vais vous faire préparer du café. » A pas feutrés, et prenant garde à ne pas souiller le fatras de tapis persans qui encombraient le corridor, je la suivis comme un toutou reconnaissant suit sa maîtresse. Les froufrous de son déshabillé ondulaient autour de son bassin et je me mis à la désirer avec une telle ardeur que j’éclatais en sanglots laissant choir mon chevalet, ma poignée de pinceaux et mes quelques tubes de peinture. Elle se retourna, me lança un regard traversé d’espièglerie et de fiel, me tendit un mouchoir et me prit dans ses bras. A nouveau je pleurais, blotti contre son corps chaud et ronronnant. Je pleurais ma disgrâce, ma jeunesse affamée, mon enfance brutalisée, les coups de ceinture sur mon dos, la piquette aigre que je descendais cul-sec pour oublier, ma piaule cafardeuse sous les toits. Je pleurais les bras qui ne m’avaient jamais entouré. Elle m’invita à prendre place sur une méridienne de son ravissant boudoir, ôta ses voilages et nue comme un ver qui s’extirpe des entrailles de la terre elle s’installa sur un lit de châtelaine. Puis, dénoua sa chevelure rousse qui éclaboussa de feu les dentelles de sa literie. Elle eut ces mots « Peignez-moi. » Il me fallait me reprendre, lui prouver que j’étais un homme et non pas un de ces gamins dépenaillés qui faisaient l’aumône dans les beaux quartiers. J’installais mon chevalet, tandis qu’à l’intérieur de mon pantalon un engourdissement inconnu me donnait des ailes. Les ailes de la création. Au fusain, tout d’abord je la croquais, n’omettant aucun des plis et replis de sa chair parfaite. Je la dessinais telle qu’elle était : grandiose et fatale comme l’enfer. Ensuite, j’apposais la couleur sur ses contours comme possédé par cette inspiration qui m’avait si souvent déserté. Mon pinceau s’affolait, libéré de toutes les offenses. Il voyageait en première classe, roucoulait sous les toits, se délectant de l’ensorcellement de rayon d’or. En quelques heures qui me parurent des secondes, et tandis que tel un modèle expérimenté elle n’avait pas bougé d’un centimètre, je l’avais peinte. Et pour la première fois je fus heureux et j’offris à rayon d’or le seul sourire sincère de ma jeune existence. Le résultat était somptueux et la volupté du corps de rayon d’or conférait à la toile une dimension orientale. Tel celui d’une sultane à la tête du royaume du désir, le corps de rayon d’or bousculait tout académisme pictural. Il se pavanait comme une grivoiserie de haute lignée, une sucrerie offerte à l’issue d’un banquet trop gras. Et je compris quelle était sa profession. Elle se rhabilla promptement à la manière d’un farfadet butinant sur les herbes folles et s’installa à mes côtés pour évaluer la toile. Elle était heureuse du résultat, c’était indéniable, et ses lèvres vinrent se poser sur ma joue glabre. Elle me tendit ses yeux et elle se mit à rire. Bien que fugace je lus dans son regard cet éclair de vague à l’âme propre aux mal-aimés de l’enfance. Comment pouvait-on rire ainsi avec des yeux aussi tristes ?  Encore sonné mais nettement plus réveillé je vis également une cicatrice sur son cou. Une vilaine cicatrice très rouge et boursouflée que le temps n’avait pas su camoufler. Elle perçut mon insistance et rétorqua « Ca c’est un cadeau de papa, un vrai salaud celui-là.» Je fus saisi par la gouaillerie du timbre de sa voix. Mais très vite elle se ressaisit me proposant un prochain rendez-vous pour peindre ses ancêtres. Elle insista sur l’honorabilité de leur condition sociale, sur les joies de son enfance dans un domaine en Touraine ceint de rosiers odorants et me tendit une enveloppe généreusement garnie. Alors qu’elle tournoyait sur elle-même pour m’évoquer sa vie rêvée, échappant ainsi au scalpel de mon observation, je sus qu’elle mentait. Rayon d’or était comme moi. Nous venions du même endroit. Nous avions vu la lune qui descendait sur le caniveau de la Place du Tertre et nous avions follement espéré qu’elle nous éclairerait. Ma petite miséreuse devenue aristocrate de la chair me mena jusqu’au perron sans prendre la peine de me saluer. Notre prochain rendez-vous était fixé trois jours plus loin. Je m’y présentais à l’heure, et vêtu proprement cette fois-ci, mais personne ne vint m’ouvrir. Je trouvais simplement épinglé sur la porte un bref mot qui avait été écrit par la ravissante menotte de rayon d’or : « Germain,  je serai toujours indépendante du cœur. Louise ». Ainsi, elle s’appelait Louise.

Astrid Manfredi, le 31 mars 2018

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