octobre 15

Découvrez mon texte : Il pleut sur Anvers

Texte inspiré suite à l’exposition MARGIELA / HERMES au Musée des Arts décoratifs

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Photo John Midgley – Hermès automne-hiver 1998/1999

IL PLEUT SUR ANVERS …
Tamisons la lumière. Tamisons de voilage la verroterie. Strangulons nos désirs. Vivons cachés. Loin de tout. J’ai peur. Du verre brisé sur mon cœur. Il ne saigne pas. Mon sang ne sera jamais rouge. Sang noir. Sang blanc. La vie en gris. Il pleut sur Anvers. J’aime un homme-femme, une femme-homme. Transformée, chahutée, dédoublée, décousue. Le patron de mes nues. Un pan de lumière. Un poison violent dont je ne crèverai pas. Martina, 1m74, tes trenchs ceinturés de bas nylon. Tes longues jambes bourdonnent sur l’asphalte. Ton cache-poussière balaie l’ondée. Tu fumes une cigarette plus amère que tes mensonges. Ta bouche est close comme décolorée. Bouche beige. Bouche de cumulus. Tu marches plus vite que l’ombre. Plus en pente douce que cette panthère des villes que j’aimais avant toi.

Tu es le fil de ma mémoire et je couds des ourlets de péché sur ta chair. Je tisse des angles droits entre tes pommettes haut perchées. De loin, tu ressembles à un mec. Epaules carrées, godillots délacés, vareuse mordorée. Décoiffés, tes cheveux errent sur la soie. Tu me désarmes et m’armes de courage. Je t’attends sous cette pluie teigneuse. Pour me saluer tu écrases ton mégot. Ta bouche beige sur la mienne. Un ruban adhésif au goût de miel. Ma petite punk cérébrale disparaît derrière les lambeaux de brume. A toute allure, je te suis. J’écume, je me brise. Il pleut sur Anvers.

Soudain, les flashs des photographes. Tu es sur le podium. « Monsieur Margiela, Monseur Margiela. » Leurs voix criardes étouffent le feulement de tes godillots. Le son de Joy Division, loin déjà. « Love will tear us apart again. » Laissez-moi. Ma tête bourdonne. Elle s’acharne contre la vacuité du décor. Une femme petite, laide, sans doute méchante, me tend un micro « Monsieur Margiela, vos impressions sur ce défilé. » Je me tais. Asymétrique, ma frange approuve mon mutisme. Je ne veux pas voir. Je ne veux pas vous voir. Je ne veux plus vous voir. Plus jamais. Martina, simplement sentir une dernière fois la fluidité du tissu sur ta hanche souple. Je te dessine, tu me fuis. Je te fantasme, tu m’envoies ces faiseurs de scoop assassins du rêve. Je crie à nouveau. « Martina, Martina. » Papillon noir, tes ailes bruissent contre les parois de mes veines. Le podium s’est vidé. Je suis seul. Je pense à toi. J’ai fait emmailloter par le régisseur toutes les breloques des lustres. Cette lumière, ce n’est pas toi, ce n’est pas ta douce et cruelle obscurité. Faites le noir, ENFIN. A partir de maintenant, la vérité sera cachée.

Astrid MANFREDI le 11 mai 2018

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