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Mon Jules, mon aimé, mon absent,

J’ai relu ta lettre le cœur serré. La dernière offensive, tu as bien écrit cela mon aimé. Je pensais que c’était fini, que nous irions dès le mois d’avril cueillir les premières primevères. Tu sais celles qui poussent dans la forêt de Meudon et dont les pétales mauves sont aussi duveteux que tes cheveux après le bain. La dernière offensive, celle du chemin des dames.  Mais il faudra leur dire à tous tes officiers à particule, à tes généraux oisifs, à tes colonels couperosés, à tes marraines de guerre qui enrubannent la guerre dans de la soie à quatre sous, qu’il n’y qu’une seule dame. Moi, ta Georgette. Ta douce, ta gironde, ta clochette, ta cerise parfumée au kirsch. Quel drôle de nom le chemin des dames pour dire le bruit du canon. Sais-tu que je l’entends et qu’imaginer sa détonation écourte mon sommeil ? L’autre nuit, j’ai rêvé de vos maudites tranchées, de ce fleuve de boue à la gueule de dragon où s’engouffrent tous les pauvres soldats. Anglais, américains, allemands, français, la bête immonde vous dévore sans distinction, tandis qu’au loin des gradés à jumelles perchés sur leurs canassons vous exhortent à poursuivre le combat. J’ai peur. Mon absent, il fait si froid. J’ai l’impression que l’hiver ne prendra jamais fin. Le givre et la neige s’accrochent comme des teignes et nos émotions se glacent. Avec les autres femmes, nous travaillons dur à l’usine pour l’effort de guerre. Mes mains que tu aimais tant baiser sont devenues plus calleuses que celles de la mémère Ginette. Te souviens-tu des paires de claques qu’elle nous collait sur les fesses quand nous étions enfants ? Elle est morte l’an passé, une angine de poitrine. Tu lui manquais, ça lui a détricoté le coeur. Depuis quelques mois je tousse beaucoup. Comme si javais attrapé la mort. Pardonne ma plainte mon aimé mais j’ai si froid sans toi. Avec de vieilles chutes de laine, j’ai pu te tricoter un chandail pour le front. Ne te moque pas de moi s’il est trop coloré et ne le montre pas aux autres zouaves. Ca ne les regarde pas. Mais fais-moi une promesse, celle de le porter le jour de l’horrible bataille. Il te protégera j’en suis certaine. N’oublie pas non plus de glisser la médaille de la Sainte Vierge dans la poche de ta vareuse. Je l’ai suppliée de prendre soin de toi. Ne ris pas mon aimé, mais je crois qu’elle m’a entendue.  J’ai senti son amour léger contre mon cou.

Hier, j’ai pu acheter des pommes de terre, des bonnes grosses patates pour faire de la purée. J’ai aussi trouvé du lait. C’était bon. J’ai pensé à nos repas du dimanche, au violoniste dans notre cour, à mon corset que tu délaçais, à ton costume pour la messe que je brosse chaque semaine. J’ai pensé à ta main sur mon ventre, à nos souffles courts et à l’odeur de la marmelade d’orange sur les tartines. Je hais le présent, je hais la guerre. Je hais ce qu’ils te font. Je finis même par haïr l’Alsace et la Lorraine. Pardonne-moi mon Jules. C’est à cause de la colère qui se mélange à la tristesse. J’ai bon cœur, tu le sais bien.  J’ai appris à chanter aussi, grâce aux filles à l’usine. Il parait que j’ai un joli brin de voix, une voix avec un voile. Ce voile que je rêve de porter le jour où tu demanderas ma main. Il y aura plein de gamins, ce jour-là. Des mioches heureux, du riz qu’on lance par poignées, une jarretière sur ma cuisse et un bon matelas douillet pour s’y rouler nus comme des vers.

Mon aimé, je sais que la dernière offensive sera le 16 avril. Nous n’entendons que cette plainte dans les rues. Et que ce sera un lundi et il pleuvra à nouveau. Reviens-moi tel que tu es, tel que je t’aime. Que la force de mon amour éloigne à tout jamais le fiel du fusil. Que l’étreinte de mes cuisses éloigne à tout jamais l’indifférence de la mort.

Je suis nue et je t’aime. Je suis douce et je t’embrasse. Je suis la vie et je t’attends.

Ta Georgette.

Astrid Manfredi, le 13 novembre 2018 copyright tous droits réservés

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« Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur »

Guillaume Apollinaire, extrait de « Si je mourais là-bas »

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1 comment on “Découvrez mon texte : lettre à mon poilu …

  1. Anonyme

    ASTRID MAGNIFIQUE TEXTE QUI M A FAIT MONTER LES LARMES AUX YEUX SI VRAI SI SIMPLE SI EMOUVANT MERCI SOPHIE

    J'aime

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