Les rideaux pleurent. Elle entend le vent qui gémit entre les lierres de la terrasse. On se croirait ailleurs. Ailleurs qu’à Paris.
A Paris, plus rien ne souffle. Les trottoirs sont laminés par la scansion des pas. Les stores des appartements sont tirés et si les enfants jouent ils le font en silence. Au hasard des rues, elle croise parfois des hommes seuls qui ne se parfument plus. Des hommes entre deux âges qui portent des vestes amples et rapiécées. Pourtant, ce n’est pas la guerre. Aucune bombe n’a détruit le fidèle agencement Haussmannien. Aiguisée comme un reproche, la Tour-Eiffel scintille toujours à minuit. Pourtant, ce n’est pas la famine et les paniers regorgent de victuailles. Mais, il flotte entre les particules fines un désespoir aussi étrange qu’infime. Un désespoir de vieille femme sans bras pour le soutenir. Ça lui fait un drôle d’effet cette fissure dans la ville, ces enfants sans cris, ces grands boulevards dépeuplés et les théâtres aux portes closes. Elle a bien essayé d’acheter un billet de train pour rejoindre la Province mais sa carte bancaire a été refusée alors qu’elle est acceptée chez l’épicier. Elle ne trouve personne pour en parler. Le soir, les gens rentrent chez eux et elle fait comme eux. A son travail, tout parait normal. Elle continue à relire des documents scientifiques et à les vulgariser. Son salaire, elle le perçoit le 28 du mois. Elle n’est jamais à découvert. Avec ses collègues, elle entretient des relations cordiales et elle se surprend parfois à plaisanter sur le temps qu’il fait. A la pause-café, certains lisent le journal. Les nouvelles ne sont pas mauvaises et ils annoncent un printemps pluvieux. La semaine dernière, elle a consulté un nouveau psychologue pour évoquer son trouble. Un jeune homme empathique qui prend très au sérieux la tristesse de ses patients, c’est écrit sur la porte de son cabinet. Il prétend qu’il n’y a rien d’inquiétant dans son ressenti. « Un simple coup de blues saisonnier » a-t-il rajouté avec un sourire convaincant. Il lui a conseillé de prendre un chat ou un animal de compagnie. Elle a acquiescé. Il a sans doute raison, c’est un spécialiste. Elle n’a pas encore franchi le pas ne sachant pas très bien comment s’occuper d’un animal. Ce soir, elle a pris une grande décision. Quitter cette ville et suivre la voie ferrée qui tend vers l’Ouest. A l’Ouest rien de nouveau, elle avait lu ce livre ennuyeux par le passé, mais après tout ce n’était qu’un titre. Pour s’en aller, elle porte une perruque de cheveux noirs stylisés. Une coupe à la Louise Brooks. Elle ressemble à une starlette scandinave. Les mêmes joues rondes mélancoliques. Le même tracé boudeur de la bouche. Les mêmes yeux clairs égarés dans les fjords du grand Nord. Elle n’a aucun bagage. Dans la poche gauche de son trench, une carte bancaire qui fonctionne chez l’épicier, les clés de chez elle et un plan à moitié déchiré. Elle a tout laissé dans l’appartement qu’elle loue avec difficulté dans le quatorzième arrondissement, à proximité de l’Avenue du Maine. Elle arrive à la Gare Montparnasse à la nuit tombée. Les trains sont à l’arrêt, leurs roues d’acier sont scellées aux rails et il n’y a plus de sièges dans les wagons. Des bergers allemands gardent les voies. Ils n’ont pas de maîtres et ont pour consigne de mordre les rares badauds qui s’approchent. Le froid s’infiltre dans le col de son imperméable. Elle pose un foulard sur ses faux cheveux. Un foulard Hermès qui lui vient de sa mère. La soie est élimée comme le chagrin de sa mère. Elle contourne la gare et longe la voie de chemin de fer. Aucun chien-loup ne l’épie. Les réverbères sont éteints. Elle croise un jeune-homme avec une cane en ivoire. Il se retourne pour la regarder mais sans l’invectiver. Ses lèvres sont cousues. D’un pas décidé, elle avance. La pluie pénètre dans le cuir trop fin de ses ballerines. Elle sent qu’elle ne pourra pas aller plus loin. Qu’elle est trop faible pour l’Ouest. Que la route est trop longue. Elle s’assied sur le trottoir et allume une cigarette. Aucune voiture ne passe. La lune déverse son maigre croissant sur la voie ferrée. Elle se lève, réajuste son foulard et regarde droit devant. Il finira bien par y avoir une lumière, un embrun, une brise sur les mollets, une chose errante en manque d’amour. Son regard s’attarde sur un pan de mur encombré d’affiches rétro où persiste une adresse. Rue de la Croix Nivert 75015 Paris. Elle ne connaît pas cette rue. Elle s’adosse contre le mur, s’imprègne de sa chaleur démodée et ouvre les pans de son trench. Il lui reste encore une cigarette. La dernière.

Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés, le 28 janvier 2019

4 comments on “Vivre sa vie …

  1. Vincent Cousin

    Dites Astrid, c’est gai chez vous !…
    « Les rideaux pleurent.  » En trois mots, vous donnez envie de lire la suite, c’est fort. Nous voilà en compagnie de cette femme solitaire à arpenter le trottoir, notre esprit hanté par une peur indicible. Et alors cette photo, une image cinématographique, un rien plus lumineuse que votre texte, sans doute votre héroïne juste avant qu’elle ne s’engage sur cette voie brillante de pluie noire. Ça me fait penser aux films de Pawel Pawlikowski, Cold War et surtout Ida, ces destins tragiquement beaux, tragiquement humains. Votre héroïne, on a envie de la prendre par la main, on a envie de l’aimer aussitôt, impulsivement, intensément, sans retour. C’est fort…

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  2. Magnifique de désespoir et d’acceptation ! Un
    Monde en panne… des communications qui nd se font plus..un style d une grande poésie… triste, gris, sombre. Marie Laure qui relit vos phrases et les goutte !

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