Le samedi 11 avril, mon amie Laurence Verdier, plasticienne, auteure et créatrice des ateliers d’écriture « En roue libre », a imaginé un atelier d’écriture en ligne passionnant autour du travail de l’artiste et dessinatrice Juliette Leroux*.  Une aventure sensorielle et émotionnelle connectée à tous les vivants.

Découvrez mes mots faisant suite à la découverte des étonnants personnages anthropomorphiques dessinés par Juliette Leroux …

Tempo 1 : poésie & ailleurs

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Gato sobre caballo 2 par Juliette Leroux 

Paradis perdu …

Félin aux yeux d’or
Perdu dans le labyrinthe d’Alice
Miaulement, feulement, étonnement

Forêt d’éternité, où est le temps ?
Des boucles brunes sur un oreiller
Ma main dans ton pelage
Une odeur de sous-bois
Le santal, la mousse entre mes cuisses
Ta tête sauvage sur ma vulve

Belle des bois, prince botté
Rejoindre l’île des maudits
Brame du cerf, ronronnement, plis du cou
Rêver un autre corps

Partir, là où personne ne va
Couper le fil de l’ennui

Des pieds palmés pour nager
Retrouver les sirènes de corail
Au loin, un paradis perdu
Quelques fruits, des chants
Un été face au soleil qui ment …

2/ Tempo 2 : pourquoi, parce que …

Ours par Juliette Leroux.

Pourquoi les racines sont-elles immergées ? Parce le loup a mangé le coeur de la petite fille qui ne peut plus se souvenir.
La petite fille, là, sous la table, qui ferme les yeux et pose ses mains sur ses oreilles. La petite fille, là, derrière la porte. Que personne n’attend. La petite fille de l’immeuble qui dit bonjour poliment. La petite fille de l’école qui ne fait plus de gymnastique et qui rend la monnaie à la boulangère. La petite fille cachée, la petite fille aux pétards mouillés et aux genoux écorchés avec son rire de travers. La petite fille planquée dans le labyrinthe de pan qui parle à son lapin blanc. La petite fille aux yeux d’amande qui ne peut plus crier. Personne n’a vu, personne n’a entendu, personne n’a dit, personne n’a su. La petite fille enfouie sous la terre avec sa poupée de porcelaine. La petite fille aux yeux clos et aux lèvres de lavande. Elle s’appelait Fleur.

3/ Tempo 3 : j’ai rencontré un chat

Totem-chat par Juliette Leroux

Sur les berges de mon île j’ai rencontré un chat. Ce chat, n’était pas mon invité.
J’ignore comment il est parvenu jusqu’aux portes ouatées et précieusement closes de mon sommeil. Ce sommeil hanté de pourquoi et de fantasmes inavouables. Ce sommeil difficile aidé par d’enchanteresses pilules pour assourdir l’écrasante responsabilité d’être soi. Etre un soi en mouvement, imaginatif, cultivé, comblé de projets et de certitudes. Sur les berges de mon île, j’ai rencontré le doute. Ton pelage était aussi lisse qu’un pré épargné par la faucheuse du cultivateur. Un pré de mois d’août piqueté de tournesols, quand j’étais encore amoureuse. Dans mon oreille, tu glissas ta moustache aussi duveteuse qu’une caresse d’enfant. Je ne voulais plus quitter ce songe à tes côtés. Qu’allais je retrouver une fois les yeux ouverts ? Mes pas trop incertains sur le bitume accablé d’ennui, les êtres masqués et soupçonneux des avenues, les informations sur la mort en continu. Non, je voulais demeurer avec toi sur la comète aristocratique des félins, revêtir le masque de ton indolence, devenir ton corps souple quêtant la bienveillance d’un rayon de soleil. Je voulais être toi, m’étendre sur le parquet, égratigner les double-rideaux, me délecter de lampées de lait frais. Et, à la nuit tombée, jouer avec la lune, détisser les pelotes d’étoiles, chasser les rats d’encre. Faire la ville propre, déloger les bacilles du démon. Il était déjà midi quand le téléphone sonna. C’était mon patron, un gros machin rougeaud à tronche de bouledogue, un gros machin impuissant qui reluquait sous les jupes des filles à défaut de pouvoir y passer du temps. Le rubicond à gueule de chien hurlait  » vous êtes virée, espèce de feignasse, encore au pieu à l’heure du déjeuner« . Je raccrochais, soulagée et presque souriante. Plus de boulot à la con, plus de morsures de bêtise. J’étais bien. A mes pieds, je vis le chat du songe. Il avait posé sa petite tête aussi ronde qu’une balle de tennis sur mes orteils. Il dormait. Je le pris dans mes bras. Il ne remuait plus. Son coeur avait cessé de battre quand j’avais ouvert les yeux. Qu’allais-je faire de ce chat mort et sans prénom ? Décidément, la vie n’était pas un cadeau ces derniers temps. Je pris ma douche et sortis faire quelques courses en prenant soin d’éviter les postillons intempestifs de mes voisins dans la file d’attente. Je vis une femme accrochée à son téléphone, elle appelait la police car un homme éternuait trop fort. Au supermarché, je n’achetais que du lait et de la laine. Il était 14h00 quand je retrouvais mon appartement. Tout était à sa place, c’est à dire parfaitement désordonné et précaire. Le chat était toujours mort, au milieu du salon. Il me semblait pourtant l’avoir laissé dans la chambre. La journée passa mollement entre chips, séries et crème sur les mains. Vie de couleuvre. A minuit, j’éteignis la télévision. Les nouvelles n’étaient pas bonnes, les pompes funèbres étaient débordées et à New-York les cadavres d’esseulés s’entassaient dans des fosses communes, comme au Moyen-Age. J’attendais qu’on y mette le feu. Mais cet image ne survint pas. Il fallait patienter encore un peu pour reluquer l’horreur définitive des hommes. Je me mis au lit en compagnie d’un roman de gare. Une bluette où une infirmière ingénue vivait le rêve bleu avec un chirurgien. Quel mélo dégueulasse. Pilule bleue. Dormir. Et c’est là qu’il revint mon roi prophétique, mon ami-nal, mon coriace matou, mon chasseur de super nova. Il était soudé à mon corps, comme affamé de tendresse. Nous étions bien tous les deux dans ce grand lit aux draps tristes. Nous nous aimions comme seuls savent s’aimer ceux qui ont tout perdu. Le lendemain matin, le cadavre du chat avait disparu. Sur ma table de nuit, je trouvais ce mot manuscrit : « Lorsqu’un seul homme rêve, ce n’est qu’un rêve. Mais si beaucoup d’hommes rêvent ensemble, c’est le début d’une nouvelle réalité. » Je n’étais plus seule.

 

Astrid Manfredi, copyright tous droits réservés, le 19 avril 2020

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* Juliette Le Roux est diplômée de L’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg.
A partir du dessin d’observation du monde vivant, animal et végétal, elle crée et compose des scènes figuratives et narratives qui ne racontent pas d’histoires prédéfinies. Son outil de prédilection est le crayon de papier qu’elle utilise sur des supports allant du papier, au bois encollé ou encore au mur. Les personnages anthropomorphiques qu’elle imagine viennent mettre en avant la part animale chez l’humain.
Au delà du dessin, elle réalise aussi des albums jeunesses et des peintures murales participatives.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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