mars 11

La vierge de Luna Park …

At-Night-Time-coney-island-30740740-1600-1200C’est au coin d’Island Street que je le vis pour la première fois. Arqué sur son saxophone, ses lèvres charnues scellées sur le bec de l’instrument il envoyait un son violacé entre les murs de vanille. Parfois une pièce tintait dans sa coupelle mais c’était rare. Pour beaucoup il meublait la rue au même titre que les voitures, les réverbères et les enseignes lumineuses. Il ne vit pas que je l’observais car j’étais planquée derrière un marchand ambulant de Hot-dogs. Frissonnante et sombre comme une nuit sans lune sa musique me fit chalouper entre les bras d’un Mississipi parcouru jusqu’alors sur les livres d’images. A l’abri derrière le marchand je dérivais sur ses notes bleues. Il faisait chaud et je portais ce-jour là une robe blanche coupée dans un tissu fluide dont les ondulations suivaient le rythme de mes reins. Puis il me vit. Il faut croire que je ne m’étais pas assez planquée.

Il avait les yeux noirs comme la plaie que laisse une lame d’ébène, les cheveux noirs, les mains noires, la peau noire et portait une veste d’apparat éclairée par une pochette blanche. Une partition d’encre. Ses yeux se logèrent dans les miens avec l’aplomb de ceux qui dorment à la belle étoile et arpentent les quatre saisons. Electrisés mes seins se dressèrent et pressés de se libérer de l’étoffe qui les maintenait firent rendre l’âme au premier bouton de ma robe. Il rangea son saxophone dans son étui, vint à ma rencontre à grandes enjambées silencieuses et commanda un Hot-dog avec une montagne de moutarde. Le marchand qui était blanc comme un cul ne voulut pas lui servir son sandwich et je passais commande à sa place en lançant un regard de feu à ce crétin livide pourvoyeur de saucisses saturées de colorants. Côte à côte nous partîmes sans prononcer un mot. Et nous marchâmes longtemps ajustant nos pas à la chaleur écrasante de l’été New-Yorkais tandis que sur le brasier des trottoirs les bouches d’incendie libéraient leurs jets d’eau fraîche. Sans nous concerter nous nous abritâmes sous cette ondée imprévue et il déboutonna le second bouton de ma robe. Sa main noire sur ma peau de crème hydratante. Sa main noire et licencieuse sur ma pudeur de fille propre à l’éducation bien amidonnée.

Il me dit « Allons à Luna Park. » Je lui répondis « Allons à Luna Park. » Il nous fallut marcher longtemps avant d’apercevoir les silhouettes d’acier des manèges qui étreints par la canicule grinçaient plus qu’à l’accoutumée. D’emblée il m’emmena au stand de tir à la carabine. « Il faut toujours savoir tirer » il dit. Je ne le déçus pas et remportai un demi jambon à l’os. Nous en déchiquetâmes sans coquetterie la chair salée et onctueuse. Mais c’est dans le train fantôme parmi les monstres à deux têtes, les gargouilles en stuc et les menaçants indigènes de cire qu’il ôta le troisième bouton de ma robe blanche. Sa main noire sur ma touffe noire avide d’un typhon. Mon corps devenu son parc d’attractions. Jouir entre les cris d’effroi et découvrir un passage secret dans la grotte humide des jeux archaïques. Dans un sale état ma robe était toute chiffonnée mais je m’en moquais et la Barbe à papa qu’il m’offrit après l’amour eut un goût de soufre. Sans un mot Il reprit sa route avec son saxophone sous le bras et je restai plantée avec le bâton de ma confiserie. Il y avait du sang rouge coagulé sur ma culotte blanche.

Je n’ai jamais recroisé le jazzman d’Island Street mais aujourd’hui encore alors que les cheveux blancs et les soucis ont pris leurs habitudes dans ma vie je repense à cet homme à la peau de figue bleue dont la main noire déboutonna le dernier bouton de ma robe d’été dans le wagon d’un train fantôme.

Astrid MANFREDI, le 11 mars 2015

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