Pourquoi suis-je devenue cette femme inquiète mais souriante à l’image de ces madones vieillissantes de la Renaissance Italienne ? Pourquoi ai-je emprunté ce chemin ambivalent alors que mes études me prédisposaient à devenir une ambitieuse ? Est-ce une fragilité héréditaire ? Est-ce la vie qui déjoue les projets que l’on fait pour soi ou que les autres exigent pour nous ? Je n’ai trouvé aucune réponse et à 58 ans je n’ai plus envie de les chercher, ni même de les trouver. Sans doute un jour, cela pourrait être un matin quand le soleil se lève sur la mer et que ses rayons arpentent avec indolence les merveilleux nuages, trouverais-je quelques indices qui me mèneront en lisière d’une forêt originelle crépitant sous les injonctions de l’automne. Dans ma maison, il fait bon. J’aime son fouillis organisé, ses tapis dépareillés qui parsèment le parquet.  J’aperçois une trace de café sur le lino de la cuisine, sans doute une maladresse laissée par mon mari qui a fait de l’étourderie un art de vivre. Je suis fière d’être une femme d’intérieur, de prendre soin de mes bibelots et de cirer ce buffet Normand qui appartenait à maman. Après avoir tant cherché les complications, j’apprécie aujourd’hui la tranquille sensation que laisse le quotidien sur mes épaules. Je ne ressens plus les courbatures du mal de vivre. J’ai trouvé ma place. La route fut longue et parsemée d’embûches. J’entrouvre la baie vitrée du salon. L’air marin s’immisce dans la pièce avec insistance comme s’il m’ordonnait de m’extraire de cette introspection. La femme de la maison d’en face entrouvre elle aussi sa baie vitrée. C’est une blonde coquette et gironde qui doit avoir mon âge. Elle me fait un petit signe de la main auquel je ne réponds pas. L’impolitesse me soulage car ce n’est pas cette femme que je désire voir. Celle que je désire voir n’est plus là, mais partie dans le vaste ailleurs.

Après avoir arrêté l’alcool et changé de mari, j’ai ardemment désiré acheter une maison en Normandie, à Houlgate précisément. J’avais en me saoulant, en bluffant, en vendant des fausses promesses de publicitaire réussi à économiser suffisamment d’argent. Il m’avait fallu du temps pour m’extraire des mensonges qui rythmaient alors mon existence. Il m’avait fallu du temps pour faire descendre de quelques marches ce fameux orgueil qui inévitablement me conduisait à la bouteille. Longtemps j’ai voulu être la meilleure, celle qu’on acclame pour ses idées percutantes et son bas-goût un peu perfide. J’y suis parvenue presqu’à la perfection et je faisais l’admiration de mon équipe de directeurs artistiques qui buvaient mes paroles tandis que je vidais consciencieusement le mini bar de mon bureau avec vue sur la Tour Eiffel. Un soir en septembre, je suis tombée. Devant eux, j’ai chuté de tout mon poids sur une scène où on me remettait le prix de la meilleure campagne de communication de l’année. Avant de monter sur scène j’avais quasiment vidé une bouteille de whisky Japonais dont j’affectionnais particulièrement les arômes et les effets. Chuter. Mon corps désarticulé sur la scène. Le dernier acte d’une pocharde chic. J’avais fait pipi sous moi et mon tailleur de créateur sentait l’éthanol et le vomi. Je n’avais plus honte. Ils savaient. Ils savaient pour les mensonges, les colères déraisonnables, l’articulation souvent hésitante, les sourires forcés, les poches sous les yeux, le parfum en excès sur mes vêtements. Ils savaient qu’une fois tombée je ne pourrai plus jamais faire du vrai avec du faux. Il m’a fallu des années pour réapprendre à vivre, pour aimer sans déraison et pour prendre maman dans mes bras. C’est dans la maison devenue celle de la femme blonde et coquette que je l’ai prise dans mes bras pour la dernière fois. Elle ressemblait alors à un moineau courageux. Elle aussi entrouvrait la baie vitrée tous les matins pour respirer l’air marin. Aujourd’hui, je suis propriétaire de la maison d’en face, c’était la seule disponible dans la région. Si je ferme les yeux je peux encore deviner la silhouette digne de maman en dépit de la  maladie qui la rongeait. Je peux apercevoir les nervures bleues sur ses avant-bras. Je peux entendre son courage de mère. Je peux voir sa main qui caresse le pelage roux du chat de la famille. Elle est là, mystérieuse et autoritaire, souriante et inquiète. Inquiète pour moi, pour mes batailles perdues, pour ma sobriété reconquise, pour mes cheveux clairs clairsemés de gris. La femme coquette de la maison d’en face a l’air déçue par mon impolitesse. Il faudra que j’aille la voir, que je lui explique combien j’ai aimé cette maison et sa précieuse occupante.

La météo annonce 14 degrés et un soleil généreux, seules quelques averses sont prévues dans l’après-midi. J’aime cette météo incertaine et puis comme disent les bretons « il ne pleut que sur les cons ». Je crois que je vais aller au marché. J’irai seule. Je ne crains plus le bruit de mes pas sur les pavés. Je ne crains plus d’être suivie. Je ne crains plus la lumière mordante du jour sur mes rides. Je ne crains plus d’être la seconde, voire la dernière de cette comédie humaine distributrice de médailles en toc. Je ne crains plus la mort inévitable, ni la maladie éventuelle. Je sens ta main douce et ferme qui accompagne la mienne. Tu es là, à mes côtés, prête à te battre encore pour que je reste debout parmi les vivants. La maison d’en face n’est plus la mienne mais elle demeure la tienne.

Astrid Manfredi, Copyright tous droits réservés, le 23 septembre 2021

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